Malgré des décennies de conflit, la Cisjordanie voit aujourd’hui la pratique de l’escalade se développer de manière étonnante. La publication d’un nouveau guide devrait d’ailleurs permettre aux grimpeurs locaux et étrangers d’accéder en toute sécurité aux meilleurs sites de la région.
Sans surprise, la Cisjordanie a toujours plus séduit les voyageurs pour ses villes historiques et ses sites bibliques que pour ses spots d'aventure. Mais c’était compter sans les Américains Tim Bruns et Will Harris. En 2012, tous deux font leurs études en Jordanie, lorsqu'ils se rendent pour la première fois en Cisjordanie où, sidérés, ils découvrent un potentiel d'escalade inexploité : des falaises de calcaire imposantes … et pas un seul piton en vue.
Tim et Will envisageaient alors l'ouverture d'une salle d'escalade en Jordanie, mais après avoir découvert ce que les Territoires palestiniens avaient à offrir, ils changent de cap.


En 2014, une fois leur diplôme du Colorado College en poche, ils s’installent donc en Palestine et entreprennent, avec l’aide de donateurs, de construire la première salle d’escalade de Cisjordanie, le Wadi Climbing, à Ramallah, ville située à moins d'une heure de Jérusalem. En parallèle, ils explorent les sites de grimpe de la région. Mais ils se rendent vite compte qu'il ne suffit pas d’ouvrir des voies pour créer une vraie communauté de grimpeurs dans une zone pour le moins particulière et où la circulation est complexe.
Après la guerre israélo-arabe de 1948, l'ancien mandat britannique de la Palestine a été divisé en trois territoires : Israël, la Cisjordanie et Gaza. Mais en 1967, à l’issue de la guerre des Six Jours, Israël a pris le contrôle de la Cisjordanie, un territoire de 3500 km2 bordé par la Jordanie, Israël et la mer Morte. Suite aux accords d'Oslo de 1993, la Cisjordanie a été divisée en zones administratives contrôlées soit par Israël, soit par l'Autorité palestinienne, entité politique représentant les Palestiniens dans la région. Environ 60 % de la Cisjordanie est donc aujourd'hui sous contrôle israélien total, tandis que d'autres régions ont des niveaux variables d'autonomie.
L’escalade était alors pratiquée dans certaines zones israéliennes de la Cisjordanie - où l'accès est limité ou inexistant pour de nombreux Palestiniens - mais totalement inexistante dans celles que tenaient les Palestiniens, et bien évidemment aucune formation en escalade n’y était dispensée.



Un guide d'accès aux spots
Pas facile dans ces conditions d’établir une cartographie des sites d’escalade. Afin de localiser les falaises dans les zones palestiniennes de Cisjordanie, Bruns et Harris ont donc eu recours à un hydrologue local pour superposer des cartes topographiques à une carte géopolitique. Une fois parvenus à ouvrir quelques voies, ils ont commencé à promouvoir sur Facebook des séjours « top-rop ». La nouvelle s'est vite répandue. En quelques mois, ils sont passés d’un voyage par semaine à quatre, puis six. Tant et si bien qu’ils ont dû ouvrir plus de voies encore pour répondre à la demande. Cinq ans plus tard, la Cisjordanie compte neuf spots majeurs, environ 200 voies, une salle d’escalade et un nouveau guide, Climbing Palestine (22 $, disponible en anglais seulement, ndlr), publié il y a quelques jours.
Des voies de classe internationale
Les nouveaux spots de Cisjordanie se trouvent principalement dans les environs de Ramallah, une région qui offre des parois de classe mondiale comparables à celles que l’on peut trouver à Kalymnos, en Grèce, ou à Geyikbayiri, en Turquie. "C'est vraiment l'une des meilleures roches calcaires qu’il m’ait été donné de grimper ", s’enthousiasme Tim Bruns. La zone est délimitée par des parois abruptes et parsemée de voies sportives et de blocs rocheux. La cotation tourne pour l’essentiel entre 5c et 7b mais peut atteindre les 8b+.
Ces nouvelles voies ont déjà attiré des pros tels que Nina Caprez, dès 2014, ou plus récemment Miranda Oakley, Madaleine Sorkin et Timmy O'Neill.
En cinq ans seulement, l'escalade a connu une croissance exponentielle dans la communauté locale, explique Tim Bruns qui compte à ce jour environ 4 000 sorties. Les séjours attirent à la fois des locaux et des étrangers, y compris des grimpeurs expérimentés qui se sont portés volontaires pour former les Palestiniens.
Etabli en Cisjordanie de 2014 à 2017, Tim Bruns est aujourd’hui installé dans le Colorado, mais il continue de se rendre régulièrement dans la région pour suivre l’évolution de cette communauté de grimpeurs dont il est particulièrement fier. Wadi Climbing, qui a ouvert ses portes en 2016, est devenu un centre de formation et de rencontre autour de l’escalade. Et la Palestine compte maintenant un club d'escalade officiel, reconnu par le Ministère de la Jeunesse et des Sports. Enfin, bien que la salle et les séjours d'escalade aient été initialement organisés par des étrangers, Tim Bruns précise que d’ici 2020, leur gestion devrait être confiée à 100% aux Palestiniens.
Grimper pour gérer le stress généré par les conflits
Inas, 33 ans, est l’une des premières Palestiniennes à s’être mise à l’escalade en Cisjordanie (elle a demandé à être identifiée par son prénom seulement, ndlr) ; elle s’y est intéressée après avoir vu sur Facebook un post sur l'un des cours d'escalade les plus populaires de Wadi Climbing. La situation politique unique de la région est intimement liée à la vie quotidienne, selon elle. "Quand on visite la Palestine, on ne peut pas ignorer la dimension politique » rappelle-t-elle. Pour elle comme pour d'autres Palestiniens, l'escalade n'est pas seulement un loisir, c'est aussi un moyen de gérer le stress dans une zone de conflits permanents. "J'ai commencé l'escalade parce que je me sentais dépassée, déprimée par les infos, et totalement désemparée", explique-t-elle. "L'escalade résout les problèmes psychologiques et émotionnels et aide à développer la confiance en soi."

Pour trouver des parois où les Palestiniens pouvaient grimper en toute sécurité, Tim Bruns et Will Harris ont dû surmonter d’innombrables problèmes administratifs. En raison de la division de la Cisjordanie, les Palestiniens ne peuvent bien souvent pas utiliser les mêmes routes que les grimpeurs étrangers ou les Israéliens, même dans les zones reconnues comme faisant partie de la Palestine par le droit international. Le gouvernement israélien interdit également aux Israéliens d'entrer dans certaines zones contrôlées par les Palestiniens. Tim Bruns précise d’ailleurs dans son guide que tous les spots sont accessibles aux Palestiniens et aux étrangers, mais que certains ne sont pas ouverts aux Israéliens.
Tim Bruns suggère parfois jusqu'à trois parcours différents, selon la nationalité du grimpeur. Dans le chapitre sur Ein Fara, un spot pratiqué à l'origine par des grimpeurs israéliens, situé à environ 15 km au nord de Jérusalem, il explique ainsi que les détenteurs de passeports étrangers ou israéliens peuvent s’y rendre directement mais que les Palestiniens n’étant pas autorisés à se rapprocher de la colonie, ils doivent prendre une route non marquée qui contourne la zone, ou garer leur véhicule et marcher pendant 45 minutes.
Plus sûr que certaines zones d'Amérique latine
Selon Tim Bruns, les étrangers ne sont pas confrontés aux mêmes obstacles. "Ils ont le privilège, notamment les Américains et les Européens, de voyager librement entre la Cisjordanie et Israël. Ils sont les bienvenus dans les deux zones." Il précise au passage qu’il est exagéré de considérer la Cisjordanie comme une région très dangereuse pour le touriste. "À mon avis, la Cisjordanie est plus sûre que certaines parties d'Amérique du Sud ou même des États-Unis, dit-il. En 2017, la Palestine était d’ailleurs sixième au classement de l'Organisation mondiale du tourisme de l'ONU des destinations touristiques à la croissance la plus rapide, avec +25,7% d’augmentation du nombre de visiteurs depuis 2016. Selon le Bureau central palestinien des statistiques, plus de trois millions de touristes ont visité la Cisjordanie au cours du seul premier semestre de 2018.
Reste qu’il est prudent de suivre l'évolution de la situation sur la zone, rappelle Tim Bruns. Il recommande notamment d'éviter les lieux de rassemblement, surtout le vendredi, lorsque le week-end commence et que les manifestations y sont les plus probables. Le guide inclut également des avertissements sur les régions où les grimpeurs peuvent rencontrer des colons israéliens armés ou des détachements militaires – tout en précisant que cela concerne avant tout les grimpeurs palestiniens, et non les visiteurs.
Tim Bruns et les grimpeurs comme Inas espèrent que les sorties organisées par Wadi Climbing permettront à la communauté internationale de rencontrer des Palestiniens et de se faire leur propre opinion sur la région et la culture palestiniennes. L’occasion d’aller au-delà des gros titres qui font la une des médias.
"Nous les grimpeurs, nous partageons beaucoup de choses au pied de la falaise ", raconte Inas. "Notre histoire, notre passé et nos expériences en matière d'escalade mais aussi de la vie. Ici, nous pouvons enfin raconter notre propre histoire, et vous avez le choix de nous écouter. Au moins, pourrez-vous avoir notre version à nous."

"Climbing Palestine A guide to rock climbing in the West Bank", 22 $, disponible en anglais seulement.
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