Dix ans après la sortie de “Born to run” dans lequel l’écrivain américain révélait les secrets du peuple le plus rapide de la terre, Chris McDougall a découvert d’autres coureurs hors pairs. Ou plutôt un, Sherman, un âne condamné à l’abattoir. Et ça donne “Running with Sherman”, son dernier essai. Une belle métaphore de la vie. Rencontre avec un “pur coureur” et un fabuleux conteur.
Immense, baraqué, crâne rasé, shorts et simples sandales de course aux pieds, Chris McDougall ne passe pas inaperçu dans les rues de Chamonix, parmi les traileurs bardés de pipettes, manchons de compression et bâtons en carbone. L’apôtre du “barefoot” est dans la Mecque du trail running en invité. Il vient de sortir aux Etats-Unis son troisième livre “Running with Sherman”, présenté au festival Strava mercredi dernier. McDougall ne court pas l’UTMB, pas plus que l’OCC, la CCC ou la TDS d’ailleurs, la compétition, ce n’est pas son truc. Et d’ailleurs, c’est sa première visite à Chamonix. Mais il reste intarissable sur la course à pied, son univers depuis des décennies.

Comment courez-vous aujourd’hui?
Je n’utilise aucun système électronique. Pas de montre, de moniteur cardiaque, ni de Strava, rien de tout ça. Je cours au feeling. Je cours barefoot, ou en minimaliste. L’un de mes amis fait des sandales, les Luna Oso, c’est ce que j’utilise. La distance varie suivant ma forme du moment, j’écoute mon corps. Et ça s’avère payant. Cela me convient. Mais chacun fait ce qui lui semble bon. Reste qu’il faut ouvrir le débat! Les gens doivent avoir tous les éléments en mains pour prendre leurs décisions en connaissance de cause, et non se laisser conduire par la pub, de plus en plus envahissante. Le gros du marché se concentre sur la chaussure de course “classique”, et peu d’investissements sont faits sur le barefoot.
Que pensez-vous de l’évolution du trail sur les 15 dernières années?
Dans tous les sports, on observe le même schéma. Tout se passe plutôt bien … jusqu’à ce que l’argent s’en mêle. Que les primes soient conséquentes et elles deviennent la motivation première. Heureusement, dans le trail, les dotations restent encore modestes. On a donc encore une certaine “pureté”, un côté amateur qui est magnifique. J’en discute beaucoup avec les traileurs. Beaucoup pensent que plus d’argent serait un “plus”, mais beaucoup aussi pensent le contraire et que le trail en pâtirait vraiment, ça détruirait son esprit. Courir pour l’argent et non pour l’expérience ...
L’UTMB, aujourd’hui est une sorte de festival, qui s’adresse à tous. Il n’est pas réservé à l’élite. Pour moi, en trail, ce qui compte, ce n’est pas ceux qui courent en tête. C’est ceux qui ferment la course, qui arrivent en dernier, mais qui la font!
Que fait aujourd’hui l’auteur du mythique "Born to run"?
Et bien, essentiellement écrire. J’ai longtemps travaillé pour la presse américaine, Esquire, The New York Times Magazine mais je me concentre aujourd’hui sur l’écriture d’essais/roman. A l’exception d’une série pour Outside US, “Tous des héros” et tout récemment pour le New York Times. Une série atypique sur la relation hommes/animaux, “Running with Sherman.” Pas dans le sens de l’animal de compagnie, mais du compagnon de vie, de travail, comme on le voit traditionnellement. Pendant longtemps les gens n’avaient pas un mignon petit chien, coincé dans leur appartement. Ils avaient un chien qui les suivaient partout et courait ou marchait pendant des kilomètres à leurs côtés. De vrais compagnons, pour la chasse notamment. Je me suis interrogé sur cette relation qui nous unit à l’animal. C’est toute l’histoire de mon dernier livre, “Running with Sherman”.
Oui, mais auparavant, après Born to run, qui vous a rendu célèbre, en 2009, vous êtes passé à un sujet totalement différent: "Natural born Heroes", une enquête sur des résistants crétois pour redécouvrir les secrets de la force et surtout de l'ultra-endurance. Quel est le fil rouge qui relie vos oeuvres ?
C’est marrant, c’est justement la question que je me posais hier avec la sortie aux Etats-Unis de “Running with Sherman”. Je me demandais quel était le dénominateur commun. Et ma conclusion, c’est : “qu’il n’y a pas de raccourci dans la vie”. Je m’explique. L’être humain a réussi à maîtriser certaines compétences au cours des siècles, mais on ne parvient à la perfection, à la maîtrise, qu’avec le temps et l’apprentissage. Pour “Born to run” comme pour “Natural born heroes”, au fond l’histoire est la même. Dans les deux cas, on a de petits groupes qui avec le temps ont réussi à maîtriser des compétences qui, en temps de crise, deviennent essentielles. Et dans les deux cas, je me suis demandé: qu’est-ce que ces gens savent que nous ne savons pas? Dans les deux cas, c’est très simple. Il s’agit tout simplement de la maîtrise absolu d’un geste naturel. Mais un geste qu’on ne maîtrise vraiment qu’avec du temps. Donc on a beau chercher, on ne peux pas faire l’impasse sur cet apprentissage, sur ce temps … il n’y pas de raccourci!
Il s’agit pourtant d’un geste que vous dites “naturel” …
Oui, mais ce geste nous l’avons perdu. De la même façon que lorsque vous enfermez votre chien dans votre appartement, il perd toutes ses qualités naturelles. C’est exactement ce qui nous est arrivé à nous, les hommes.
Déjà 10 ans depuis la sortie de Born to run, quelle influence a eu ce livre d’après vous?
A sa sortie, le livre a eu un énorme retentissement avec une explosion des ventes. Et depuis sept ans, les ventes sont constantes, semaine après semaine. Pour atteindre aujourd’hui les 2 millions d’exemplaires, pour ne donner que les chiffres américains. J’en déduis que les gens sont toujours et encore en demande d’une histoire et d’aventure. Or la plupart des livres sur la course sont tragiques. On n’y parle que de souffrance, d’efforts. Dans la bonne tradition américaine, on y voit l’auteur soulageant sa souffrance, ses malheurs, via la course. Pour moi, “Born to run”, traduit ce que la plupart des coureurs ressentent: le plaisir de courir, tout simplement. C’est fun, et je le fais parce que c’est fun, c’est tout. Je me sens bien quand je le fais et bien après aussi.
Au début, bien sûr, il a été perçu comme un livre sur la course “barefoot”. Parfait! Ca a conduit les gens à reconsidérer toutes les conneries marketing que les marques de chaussures voulaient nous vendre. L’impact a été très fort sur ce point. Mais le deuxième point, durable celui là, c’est que courir, c’est un plaisir excitant, une aventure.
A la sortie du livre, j’étais convaincu que j’allais trouver un échos. Et j’ai le même sentiment aujourd’hui avec “Running with Sherman”. Dans les deux cas, en toute logique, tout pousse à croire que ça va être un bide, vu l’histoire. Mais au fond, je me dis: “comment ne pourrait-on pas être intéressé par cette histoire???”. Et, comme pour “Born to run”, je me dis, si les lecteurs ne l’aiment pas, ce n’est pas ma faute, c’est qu’ils n’ont rien compris.

Ok, mais pourquoi je devrais aimer ce livre. Moi, je n’aime pas les ânes, ils sont trop têtus
Parce que vous allez comprendre tout le plaisir qu’on a à maîtriser quelque chose qu’à priori, vous ne savez pas faire ou pour laquelle vous ne vous pensiez vraiment pas douée. Et là, vous réalisez que si vous vous appliquez, si vous vous y mettez à fond, vous allez vous ouvrir de nouveaux horizons. C’est pareil pour tout. La première fois où vous vous jetez à l’eau ou vous montez sur des skis. C’est exactement ce qui m’est arrivé quand j’ai entrepris de remettre sur pieds Sherman. On avait recupéré un âne qui devait finir à l’abattoir et j’étais complètement perdu, sans repères. Je me suis dit: relax, sois patient. Tu vas y arriver, c’est le début d’une grande aventure. Ca m’a pris un an environ pour commencer à m’en sortir. On s’est dit, ma femme Mika et moi, que toute créature devait avoir un but dans la vie, un job, quoi! Mais qu’est-ce que je pouvais bien lui donner comme job? Je ne suis pas chercheur d’or, ni pionnier marchant vers le grand ouest américain. Alors j’ai décidé de m’en faire un compagnon. Et, ça, ça a tout changé.
Donc, le job de Sherman c’est de … courir avec vous?
Oui, c’est mon partenaire de course, mon pote. Et il est doué pour ça. Le clef avec toute créature, c’est de comprendre à quoi elle est naturellement douée. Dans mon cas, par exemple, ma famille voulait que je devienne un avocat. Mais je voyais bien que ce n’était pas pour moi. J’ai enfin compris pourquoi. J’ai un vrai problème de concentration. Ce qui est tout à fait incompatible avec le job d’avocat. Mon truc à moi, c’était d’être dehors, de bouger. Sherman, lui, ce qui pouvait le faire bouger, c’était d’être avec ses potes à lui, les ânes, de faire partie d’un troupeau. Une fois compris ça, nous avons monté un troupeau de 3 ânes et 3 coureurs. Ma femme Mika, un ami et moi.

Comment se passent vos sorties?
On sort avec les trois ânes, trois à quatre fois par semaine, parfois plus. En tête, celui qui est un leader né mais qui n’est pas très rapide, au milieu, Sherman et en troisième position, le plus rapide. Et comme dans un groupe de runners, les ânes jouent à se dépasser, à changer parfois de rythme. On fait une vingtaine de kilomètres comme ça.
Et vous, les coureurs, vous êtes où?
Chaque coureur tient en laisse son âne, il se positionne juste derrière sa queue et lui donne de légères instructions de la main. Car avec les ânes, le truc pour les faire avancer, c’est de leur faire croire que c’est eux qui décident ! (rires).
On croit souvent que les ânes sont têtus. Pas du tout. Ils veulent se faire leur propre idée des choses, c’est tout. Ce n’est pas de l’entêtement, mais de la prudence !
Quelle est l’allure naturelle d’un âne?
Par chance, c’est plus ou moins mon allure. Bien sûr il y des ânes qui sont de sacrés coureurs, très rapides. Mais Sherman est plutôt un coureur moyen, qui est sur du 8,5 - 9 mn/mile, comme moi, et ça me va très bien comme ça!
Je connais des gars qui ont fait 30 miles en moins de 4 heures en altitude avec des ânes. On pourrait sans doute imaginer de faire des ultras avec eux, plus qu’avec des chevaux, qui sont certes plus rapides mais moins à l’aise sur de longues distances dans la chaleur. En fait, pour ça, les hommes et les ânes sont sans doute les meilleures créatures de la planète! (rires)
Est-ce que cet entraînement a amélioré vos performances?
Oh oui, de bien des manières, notamment sur des points que je n’aurais jamais imaginés. D’abord, il faut savoir que rien ne vous fait mieux courir que de courir avec quelqu’un, d’observer sa foulée. Ca vous oblige à adapter votre rythme, à sortir de vous même. Par ailleurs, l’âne a un excellent tempo. Le “tap, tap” de sa foulée est très régulier. Et puis, le matin, quand je me lève, je vois Sherman qui me regarde avec, déjà, l’envie d’y aller, de courir. Ca me donne une sacrée énergie.
On pourrait en dire autant d’un chien, non?
Oui, bien sûr. On me le dit souvent. Normal, ce n’est pas vraiment facile d’avoir un âne. Mais moi je vis dans un ferme, en pays Amish, en Pennsylvanie, les sentiers y sont larges, j’ai de la place mais pas de chien, à cause de tous nos poulets, canards et autres agneaux.
Si vous comparez vos deux expériences, avec les Indiens Tarahumaras et avec Sherman, votre âne, qu’avez-vous appris d’eux?
Il y a une leçon commune à tous mes livres. Nous ne cessons de nous battre pour être le meilleur, pour améliorer nos performances. Nous sommes dans un monde de compétition. Mais dans “Born to run”, les Tarahumaras ne font pas de compétition. Ils courent ensemble, comme un groupe, une tribu. Et quand on court avec un âne, si on essaie d’entrer en compétition avec lui avec l’espoir de gagner, vous avez tout faux. Vous allez perdre. Aussi, la grande leçon que j’ai tirée de toutes ces expériences, c’est qu’il faut miser sur la coopération, la commisération, la patience et l’apprentissage. L’art de faire est plus important que le résultat final. Le chemin est plus important que le but.
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