Parapentiste, alpiniste et aventurier, Antoine Girard vole sur les plus hautes montagnes du monde. Après une expédition de 1200 km en vol bivouac au Pakistan, une autre de 3500 km en Amérique du Sud et un record d’altitude à 8 407 mètres cette année, il n’en finit pas de repousser les limites de sa discipline. Pour Outside, il est revenu sur son parcours, nous dévoilant au passage le détail de ses futurs projets, dont une prochaine tentative de record à 9 000 mètres.
Son dernier exploit remonte au 8 juin dernier – il signait une première d’un style nouveau, couplant une approche en parapente à l’ascension alpine d’un sommet himalayen, le Spantik (7 027 m). Cet été, il réalisait également un envol de 8 407 mètres, au-dessus du Broad Peak (8 047 m), du jamais vu ! Rencontre avec Antoine Girard, sportif professionnel, aventurier et pionnier du parapente en haute altitude.




Comment es-tu venu à faire du parapente ? Qu’aimes-tu dans ce sport ?
Pendant des années, j’ai fait de l’escalade en compétition, avec quelques coupes du monde. Après, je suis passé à l’alpinisme où j’ai fait plein de tentatives sur des 8000. En 2007, je me suis donné un objectif : redescendre le Broad Peak (8 047 m) en parapente. J’ai appris le parapente en pur autodidacte, extrêmement vite, grâce à ce projet. J’ai fait l’équivalent de 5 à 10 ans de vol en un an seulement. Je travaillais à côté, mais chaque moment de libre était consacré uniquement à cet apprentissage. Au final, je n’ai pas fait le sommet – j’ai donc redécollé de 7 200 mètres d’altitude, en 2009.
Après ce projet sur le Broad Peak, j’ai plus ou moins arrêté l’alpinisme pour me consacrer uniquement au parapente. Ce qui me plaisait, c’est de pouvoir, avec presque rien – la nature, une voile – me déplacer, d’un point A à un point B, parfois pendant plusieurs centaines de kilomètres, uniquement à l’aide de l’énergie naturelle. Je trouve ça complètement fou, c’est ça qui m’a encouragé à continuer.

J’ai arrêté de pratiquer l’alpinisme de façon intensive. Lors des expéditions sur les hauts sommets, il y avait beaucoup trop de morts autour de moi. En parapente, c’est différent : typiquement, la mort, dans 95% des cas, est due à une erreur humaine – un mauvais pilotage de l’aile, aller à un endroit où il ne fallait pas. Or, en alpinisme, il y a un gros côté aléatoire, d'après ce que j’ai pu voircde tous les morts autour de moi. Dans la plupart des cas, ce sont des accidents que l’on ne peut pas prévoir – une chute de pierres, un pont de neige qui s’effondre… être au mauvais endroit au mauvais moment. Il y a une part de malchance beaucoup trop grande, une part d’aléatoire qui ne me plaisait pas. J’ai perdu beaucoup de copains autour de moi, entre dix et vingt. C’est ça qui m’a fait arrêter - j’ai vraiment besoin de maîtriser les paramètres du danger pour aller faire quelque chose.
Quels sont les principaux endroits où tu adores aller voler ?
Je vole beaucoup dans le Alpes. Sinon, je fais mes expéditions à l’étranger, un peu partout dans le monde. Ça m’emmène souvent en Himalaya parce que ce sont les plus grandes et les plus belles montagnes du monde, particulièrement au Pakistan. Je continue à voler partout dans le monde - une expédition sur trois se passe en Himalaya, les autres sont ailleurs. Par exemple, j’ai fait une traversée de l’Amérique du Sud depuis le nord de la Patagonie jusqu’au sud du Pérou. Là, c’est du vol bivouac – c’est-à-dire que je pars avec une tente, mon parapente et je me déplace uniquement en volant et en marchant, en autonomie.





Selon toi, quelles sont les difficultés d’un vol bivouac ?
Tout d’abord, il faut trouver un enchaînement de montagnes formant un itinéraire réalisable – ce qui n’est pas le cas partout à cause des zones dangereuses, des frontières ou d’obstacles infranchissables. Sinon, sur le terrain, il faut gérer son autonomie, en alimentaire, boisson, etc. En montagne, ce n’est pas toujours simple, le poids du matériel étant souvent déterminant, sachant qu’il faut porter le lourd parapente et ce qui va avec, de quoi dormir, manger, de quoi survivre pendant 20 jours sans voir personne – avec un ravitaillement parfois au milieu du trajet. C’est un peu un casse-tête. En général, je pars avec 30 kg.
Au niveau préparation, déjà, il y a l’entraînement de tous les jours. Sinon, une grosse expédition, c’est entre six mois et un an de travail. J’analyse vraiment tout le terrain, toutes les possibilités. Je vais chercher de l’information auprès des gens qui y sont déjà allés. Comme je laisse très peu de place au hasard, c’est un gouffre de temps.
Pars-tu souvent seul sur tes expéditions ?
En expédition, je pars la plupart du temps en binôme. Au Pakistan, lors de la dernière expédition, nous étions 7, on a vraiment réussi à voler en équipe. Je n’ai fait que deux expéditions en solo - au Pakistan en 2016, où mon binôme a dû abandonner à la dernière minute, et sur la traversée de l’Aconcagua 2019. Là je suis parti voler en solo volontairement parce que c’était une expé extrêmement engagée - ceux qui l’ont tentée ont fait demi-tour ou sont morts. Je ne me sentais pas capable d’entraîner quelqu’un dans l’aventure avec moi. Je voulais être le seul responsable, au cas-où ça se passerait mal.

Lors de tes records d'altitude, comme celui au-dessus du Broad Peak cet été, as-tu recours à de l’oxygène ?
Je n’utilise pas d’oxygène. C’est assez personnel. En 2016, j’avais une bouteille d’oxygène pour le secours - je ne m’en suis pas servie. Maintenant, je fais mes expéditions sans oxygène. Certains préfèrent en prendre pour la sécurité. Je n’ai pas d’avis là-dessus, dans le sens où je ne dis pas que c’est bien avec ou sans, c’est à chacun de voir. Mais sans, c’est quand-même beaucoup plus difficile au niveau mental – on n’arrive plus à réfléchir.
Lors de l’expédition me menant à 8 400 mètres, j’ai eu ce qu’on appelle un mal aigu des montagnes, dû à une hypoxie pure c’est-à-dire que le manque d’oxygène peut nous conduire à faire des malaises. Entre 7 000 et 7 500 mètres d’altitude, j’étais dans des thermiques très forts, dans des conditions aérologiques très difficiles - il fallait vraiment être présent. Ça m’a procuré beaucoup de stress tout en me demandant une grande concentration et un effort conséquent, ce qui a fait monter mon cœur beaucoup trop haut et consommé beaucoup trop d’oxygène. Du coup, je me suis retrouvé en hypoxie, en malaise. Pour moi, ça a été dur – j’ai perdu l’usage des mains pendant quelques secondes et 50% de ma vision. C’est très court parce qu’une fois redescendu autour de 7 000 mètres, tout rentre dans l’ordre, en quelques minutes - ce qui m’a permis de recommencer, en respirant mieux, en faisant attention à ne pas faire monter le cœur trop haut. Je suis remonté, sans avoir de symptômes. Et à 8 400 mètres, j’étais parfaitement bien. C’est vraiment une gestion - il faut connaître son corps et savoir comment réagir avec.





Quels sont tes prochains projets ?
Je fais toujours une grosse expé par an suivie d'une petite. En mai 2022, j’aimerais finir ma traversée de la Cordillère des Andes, en partant du Sud du Pérou jusqu’en Amérique Centrale avec 3 500 km de vol bivouac, ça va me prendre au moins deux mois. Je ferai certainement une expé en juillet/août, je ne sais pas du tout où, ça dépend aussi beaucoup du Covid. Et en 2023, je retourne au Pakistan.
En 2023, tu as prévu de retourner en Himalaya pour un nouveau record. Peux-tu nous en dire plus ?
Je ne peux pas donner trop d’informations précises. Ce sera pour 2023. On sera en équipe - même si on n’en connaît pas tous les membres. Ce qui est sûr c’est que je vais partir avec Fabien Buhl, un Allemand très connu dans le milieu de l’alpinisme. On vient de lancer le projet, il y a plein d’idées mais personne ne s’est engagé de façon officielle. C’est dans un an et demi, c’est un peu loin.
Ça va être une expédition un peu différente de la précédente - elle va se passer en deux étapes. Première étape : un mois et demi d’acclimatation - en faisant des combos paralpinisme, c’est-à-dire que l’on va faire des approches en parapente comme je l'ai fait sur le Spantik (7 027 m), alpinisme et retour en parapente. On a plusieurs idées de hauts sommets. Une fois cette partie réalisée, l’idée va être d’aller sur un camp de base un peu plus proche du Broad Peak et du K2 pour pouvoir voler plus facilement dessus. Au cours des dernières expéditions, on avait dû faire 80 km aller-retour pour accéder au Broad Peak ou au K2. Si on s’en approche d’une vingtaine ou d’une trentaine de km, on se sera beaucoup moins loin et on pourra voler plus souvent et plus longtemps sur ces montagnes-là – on sera moins contraints par le temps. Dans l’idée, j'aimerais voler au-dessus du K2 (8 611m) - ce qui me permettrait de gagner 600 mètres d’altitude si les conditions sont bonnes. Cet été, j’ai atteint les 8 400 mètres, soit 400 mètres au-dessus du Broad Peak (8 047 m). En 2023, j’aimerais que ça fonctionne pareil, mais sur le K2. 400 mètres au-dessus du K2, ça amène à 9 000 mètres.

Voler à 9000 mètres d’altitude, penses-tu que ce soit vraiment réalisable ?
C’est tout à fait réalisable. Cette année, l’idée était de répéter le vol à 8 000, avec l’objectif de 8 400 mètres sur le Broad Peak. Je me suis arrêté à 8 400 parce que déjà, il y a un peu de stress et puis je ne veux pas brûler les étapes, apprendre encore. Mais ça montait beaucoup plus haut. Pour sûr, on peut monter à 8 600 mètres sur le Broad Peak. L’autre objectif de cette expédition était de repérer la possibilité d’aller voler sur le K2 et à 9 000 mètres. Ce jour-là, sur le K2, même si on ne peut jamais être sûr sans y être, tout était ouvert pour monter à 9 000 mètres. Il va falloir les mêmes conditions pour arriver à le faire en 2023 - et ça, ça n’arrive pas tous les jours. Après, il y a quand-même pas mal de créneaux. Lors de la dernière expédition, en 15 jours, le groupe est monté deux fois à 8 000 mètres.
En fait, il y a deux types de conditions. Ce que l’on appelle les thermiques (le soleil va chauffer et créer des courants ascendants, qui eux, vont nous permettre de monter). Ces courants ascendants-là peuvent nous amener parfois à plus de 8 000 mètres - c’est ce qui m’a arrivé en 2016 (où ça m’a monté à plus de 8 100 m), mais c’est assez rare.
Souvent, ces thermiques-là sont moins hauts - ils montent souvent à une hauteur située entre 7 000 et 7 500 mètres. Vers 7 500m, le but c’est que ces thermiques nous emmènent dans les vents assez forts devant être bien orientés - du vent d’ouest entre 30 et 80 km/h – afin de faire un appui sur la montagne. On s’appuie dans le vent, contre la montagne. C’est ce qu’on appelle un effet dynamique. C’est comme une vague, créée par le vent - on va la surfer jusqu’à monter assez haut. Quand elle tape sur la montagne, une partie de l’air va descendre. Il nous faut des thermiques suffisamment forts pour contrer le vent qui descend. Vers 7 500 mètres, comme j’ai pu le repérer sur plusieurs expéditions, on retrouve de l’air qui monte qui rebondit sur la montagne, qui va plus haut. Il faut aller chercher cette zone-là. Il faut plusieurs paramètres qui fonctionnent bien. C’est ce qui s’est passé deux fois sur les dernières expéditions, et qui a de grandes chances de se reproduire en 2023.
8 407 m d’altitude au-dessus du Broad Peak (8 047 m), revoir le record d’Antoine Girard établie en 2022
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
