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70 ans de la conquête de l’Everest : l’irrésistible ascension des Sherpas

  • 26 mai 2023
  • 8 minutes

Coralie Havas Coralie Havas Passionnée d'escalade, de montagne et de culture outdoor au sens large, Coralie est journaliste pour Outside. Elle est basée à Uzès quand elle n'est pas sur la route à bord de son van.

Hommes invisibles de l’Everest, ces travailleurs de l’extrême, sont des aides inestimables à quiconque souhaite gravir l’Everest. Si au début du XXe siècle, ils s'interrogeaient sur la santé mentale des alpinistes étrangers, ces Népalais comptent aujourd’hui parmi les meilleurs himalayistes du monde. En témoignent les exploits de Tenzing Norgay, membre de la première cordée sur le Toit du monde le 29 mai 1953, ou plus récemment des Sherpas ayant soutenu Nims Dai, l’homme qui a gravi les 14 sommets de plus de 8000 m en six mois et six jours en octobre 2019. Retour sur la fulgurante ascension des Sherpas. Volet 6 de notre série Everest 1953.

Avril 2014. « Seize personnes sont mortes sur cette montagne le premier jour de notre ascension. Comment pouvons-nous désormais la gravir ? » s’interroge Pasang Sherpa, devant un journaliste de l’AFP, quelques jours après une catastrophe à jamais inscrite dans l’histoire de l’Everest. Le 18 avril, une avalanche survenue sur le versant sud du toit du monde avait enseveli un groupe de Népalais alors qu’ils équipaient la voie de cordes fixes permettant d’aller du camp de base au camp I.

Par respect pour leurs compagnons disparus sur les pentes de l’Everest, les Sherpas, soutenus par leurs agences, refusent alors de retourner en expédition. D’autant que l’avalanche a totalement dévasté la voie normale menant au sommet. « Il faudrait que le chemin soit de nouveau rééquipé. Ce qui signifie renvoyer les d’icefall doctors [des Sherpas qui équipent la cascade: échelles, cordes, ndlr]. Retourner sur les lieux serait trop dur pour les hommes qui ont perdu leurs amis dans l'avalanche. Ils ne sont pas du tout motivés, et on peut le comprendre », explique Jérôme Edou, propriétaire de l’Agence Base Camp et habitant du Népal depuis 20 ans. « Ce qui se passe est dramatique et c'est un coup dur important pour toute la profession, aussi bien pour les Sherpas que pour les agences de trekking comme nous. Et je pense que les Sherpas sont assez déterminés à ne pas remonter. Pour eux, un désastre comme cela, est un signe de mauvais présage ». 

Cet événement, le plus meurtrier de l’histoire de Everest, pousse les Sherpas, ces hommes souvent dans l’ombre des grands succès en Himalaya, à exprimer pour la première fois une série de revendications au gouvernement népalais. Ils dénoncent ainsi leurs conditions de travail, demandent un meilleur soutien financier pour les familles des victimes (qui ont seulement reçu chacune 40 000 roupies népalaises, soit 320 euros) et de meilleures assurances-vie. Car s’ils gagnent très bien leur vie par rapport au salaire moyen népalais, les risques liés à leur métier sont encore trop peu pris en compte. Cette protestation, sans précédent, met en lumière leur rôle incontournable. Car sans eux, c’est certain, bon nombre d’ascensions himalayennes n’auraient pas été possibles.

Sherpas paysans
(Depositphotos)

Les Sherpas, historiquement des agriculteurs de haute altitude

Habitués aux difficultés que pose la vie en haute montagne, les Sherpas ont vite été remarqués par les Occidentaux désireux de conquérir les sommets himalayens. Précisons tout de même que l’on a souvent tendance à faire l’amalgame. Non, tous les Népalais qui travaillent en montagne ne sont pas tous des Sherpas, même si la plupart des porteurs d’altitude et guides, métiers les plus rémunérés, le sont. Ils sont d’ailleurs nombreux à posséder des hôtels, des entreprises de trekking, des compagnies aériennes et embauchent aujourd'hui d'autres ethnies (Rai, Tamang, Gurung ou encore Kshatriyas) pour effectuer la plupart des travaux de portage non qualifiés.

Les Sherpas ont migré, il y a environ 500 ans, du Tibet au nord-est du Népal. Ils occupent désormais les régions de Solu et de Khumbu. Traditionnellement, ils sont agriculteurs, pasteurs et commerçants adaptés à la vie en haute altitude. Mais l’arrivée, dans les années 1920, des expéditions vers les hauts sommets himalayens et plus tard des trekkings menant aux camps de base de ces géants leur a offert de nouvelles opportunités. Depuis les années 50, ils se sont donc spécialisés comme porteurs puis guides. De quoi compenser l'importante diminution de revenus liée à la réduction du commerce du sel tibétain, à la suite de l’annexion du Tibet par la Chine, en 1950. Et puis, qui de mieux que ces habitants ayant grandi sur les pentes de l’Everest pour aller affronter la rudesse des conditions climatiques extrêmes ?

Sherpas Trekking
(Sebastian Pena Lambarri)

De la conquête à la commercialisation des plus hauts sommets du monde 

Avant l'arrivée des premiers alpinistes occidentaux au Népal, la conquête des hauts sommets himalayens n'entrait pas dans les préoccupations des Sherpas. Mais les expéditions ont rapidement modifié leur rapport avec la « demeure des dieux ». Rappelons que, pour les peuples himalayens, l’Everest, c’est Chomolungma, la déesse mère du monde. Un lieu sacré donc. C’est pourquoi avant toute ascension, les Sherpas pratiquent la pūjā, une cérémonie pour vénérer les victimes de la montagne, apaiser leurs pensées, tranquilliser leur âme tout en demandant la clémence aux esprits.

1907. Les Occidentaux embauchent pour la première fois des Sherpas. Leur mission ? Porter des charges dans le cadre d'une expédition. Au début du siècle, ces derniers s'interrogent sur la santé mentale des « mikaru », le terme qu’ils emploient pour désigner les alpinistes étrangers. Imaginez bien que dans les années 1920, le vocabulaire népalais n’avait aucun mot permettant de désigner l’idée de « sommet ». Au contraire, ils étaient convaincus, comme le note Wade Davis, anthropologiste canadien, dans son livre « Into the Silence : The Great War, Mallory, and the Conquest of Everest », que les étrangers étaient des chasseurs de trésors à la recherche d'une statue de vache ou de yak en or à faire fondre pour obtenir des pièces de monnaie.

À cette époque, la plupart des Sherpas ne parlent que leur propre langue et n’ont que très peu de contacts avec le monde au-delà des montagnes. D’abord utilisés comme de simples porteurs, les Occidentaux découvrent ensuite leur incroyable capacité physique. Certes chez eux la rétention d'oxygène est plus faible, mais leur capacité à en tirer parti est bien supérieure. Ce qui leur permet de maximiser leur consommation de glucose et de graisses. Ainsi, ils génèrent 30 % d'énergie en plus que les alpinistes occidentaux. S’ajoute à cela, une très bonne connaissance du terrain leur permettant de devenir, par la suite, d’excellents guides de montagne.

Tout bascule en 1953, avec l'ascension de l'Everest par le Népalais Tenzing Norgay et le Néo-Zélandais Edmund Hillary, un alpiniste humaniste qui a grandement contribué à l’amélioration des conditions de vie dans la vallée du Khumbu. Mais si l'intérêt pour l'Everest s'est progressivement accru au cours des décennies qui ont suivi, ce n'est que dans les années 1990 que les motivations économiques des guides commerciaux sur l'Everest ont commencé à éclipser l'élan amateur de l'alpinisme traditionnel. C’est bien simple, les agences commerciales promettaient à toute personne raisonnablement en forme de "réussir l'Everest". Une commercialisation des plus hauts sommets du monde ayant largement profité aux Sherpas qui, dans la foulée, se sont professionnalisés.

Stèle Camp de Base Everest
(Mari Partyka)

Les Sherpas, 1/3 des morts sur l'Everest

« Quand les grimpeurs occidentaux arrivent, ils ont leur sac de couchage là-haut, leurs équipements de montagne, une bouteille d'oxygène, leur nourriture. Tout cela est de l'ordre du service de très haut niveau », assure Jérôme Edou, propriétaire de l’Agence Base Camp. Des prestations de luxe qui permettent le succès d’un grand nombre d’expéditions commerciales… et aux Sherpas d’obtenir un salaire qui dépasse de loin les revenus moyens des habitants du Népal, l’un des pays les plus pauvres au monde. Ce qui n’est pas sans risques.

Des études révèlent qu'1/3 des morts sur l'Everest au cours du siècle dernier sont des Sherpas qui portaient les lourdes charges des alpinistes qui les avaient engagés. Des accidents généralement dus à des chutes dans des fissures, à l'étouffement ou à l'écrasement provoqués par des avalanches ou au mal des montagnes, conséquence directe d’une absence prolongée d'oxygène associée à des températures extrêmes. Hélas, leurs décès individuels ne sont que brièvement signalés dans les médias occidentaux.

Seules quelques tragédies sont mentionnées. Récemment, le 16 mai 2023, un Sherpa a été retrouvé mort au-dessus du camp III de l'Everest. Plus tôt dans la saison, le 12 avril 2023, trois guides sherpas avaient été ensevelis par une avalanche. Cet incident vient s’ajouter à la longue histoire des accidents survenus sur la cascade de glace du Khumbu, considérée comme l’un des tronçons les plus dangereux de la voie normale, très fréquentée, menant vers le col Sud. Chaque année, les guides doivent tracer un nouvel itinéraire à travers la glace mouvante, en fixant des cordes et en posant des échelles horizontales afin de franchir les crevasses. Appelés "icefall doctors", spécialistes de la cascade de glace, ils effectuent l’un des travaux les plus dangereux de la montagne. Au fil des ans, de nombreux Sherpas et alpinistes ont été tués par des avalanches dans cette zone, la faute, principalement, à divers effondrements de séracs et avalanches.

En 1970 par exemple, six guides travaillant pour l’expédition japonaise chargée de filmer le documentaire d’aventure « The Man Who Skied Down Everest » (« Le skieur de l’Everest ») sont morts, emportés par une avalanche. En 2014, ce sont 16 Sherpas qui ont péri lorsqu’un sérac s’est détaché de la crête et s’est écrasé sur une équipe fixant des échelles pour franchir une crevasse. Et en 1922, sept Sherpas ont perdu la vie sous le col Nord (7020 m) dans une avalanche. La première tragédie sur le toit du monde.


Ces Sherpas qui ont marqué l’histoire


Edmund Hillary et Tensing Norgay 1953
Edmund Hillary et Tensing Norgay, 1953 (Wikipedia)

Tenzing Norgay, quand les Sherpas reprennent leur destin en main

Népalais à l’incroyable destinée, Tenzing Norgay a commencé en tant que jeune porteur jusqu’à être membre de la première cordée sur l’Everest. Entre temps, il a participé à de multiples expéditions, étant choisi comme sirdar (chef des Sherpas) pour diriger l’équipe d’Eric Shipton sur l’Everest en 1951, sur le Cho Oyu en 1952 ou encore sur le Toit du monde avec les Suisses la même année. Héros national à la suite de son ascension aux côtés du Néo-Zélandais Edmund Hillary, il dut traverser Katmandou acclamé par la foule aux cris de « Vive Tenzing, étoile du monde ! ». On ajoutait même : « Le Népal a engendré deux divinités : le Bouddha et Tenzing ! ». Suite à cette aventure, il a fondé notamment une compagnie, la Tensing Norgay Adventures, organisant des treks dans le massif himalayen.

Ang Rita Sherpa
(Hello Himalayans Homes / Facebook)

Ang Rita Sherpa, dix ascensions de l’Everest sans oxygène, un record inégalé

Ang Rita Sherpa aura vécu pas moins de 29 expéditions et sera parvenu au total 18 fois quatre sommets de plus de 8000 mètres, toujours sans oxygène. Sherpa hors-normes, il a gravi dix fois au sommet de l’Everest (8849 m), quatre fois le Cho Oyo (8188 m), trois fois le Dhaulagiri (8167 m) et une fois Kangchenjunga (8586 m). Hallucinant, surtout quand on sait qu’en 2020, sur un total de 10184 ascensions de l’Everest, 216 ascensions sans oxygène seulement ont été recensées.

Pasang Lhamu Sherpa
(Pasang : In the Shadow of Everest)

Pasang Lhamu Sherpa, une inspiration pour les Népalaises

22 avril 1993. Pasang Lhamu, mère de trois enfants, est la première femme népalaise à atteindre le sommet de l’Everest, après trois échecs successifs. Hélas, à peine a-t-elle posé le pied au sommet par temps clair et dégagé, qu’une tempête arrive brusquement lors de sa descente. Elle n’y survivra pas, faisant le choix de rester attendre les secours aux côtés d’un de ses Sherpas, Sonam Tsering, épuisé. Pour honorer cette femme et son exploit qui vient de donner un signal fort à toutes les Népalaises, le pays annonce alors un jour de deuil national. Le roi du Népal la décore, à titre posthume, de la médaille de l’Ordre de l’étoile. C’est la première femme à obtenir cette récompense. Le gouvernement donne par la suite son nom à une montagne, un 7315 mètres, dans le secteur de Mahalangurn.

Kami Rita Sherpa, "l’homme de l’Everest", détenteur du record du plus grand nombre d’ascensions sur le toit du monde

Né en 1970 à Thame, un village de l’Himalaya, Kami Rita Sherpa a grandi en regardant son père et son frère partir en expédition en tant que guides, avant de marcher dans leurs pas. Sa première ascension de l’Everest remonte à 1994 alors qu’il travaillait pour une expédition commerciale. Il a depuis gravi le Toit du monde presque chaque année, dirigeant plusieurs fois la première cordée à ouvrir la voie d’accès au sommet. Surnommé "l’homme de l’Everest", le Népalais de 53 ans est parvenu, le 23 mai dernier, au sommet pour la 28e fois, battant son propre record du plus grand nombre d’ascensions.

Nims Dai livre
(Nims Dai)

Nims Dai, star de l’Himalaya, voix des Sherpas

Aujourd’hui, sur l’Everest, 50,2% des ascensions victorieuses sont le fait des Népalais. Ce sont bien eux les véritables héros de l’Himalaya. Et la star qui a mis leurs prouesses en valeur, c’est Nims Dai, l’homme ayant gravi les 14 sommets de plus de 8000 m en six mois et six jours en octobre 2019. De quoi laisser muets les plus sceptiques… avant d’en rajouter une couche avec son hivernale du K2 (sans oxygène), en janvier 2021, ou encore avec le doublé Everest-Lhotse sans oxygène supplémentaire, via le col Sud. S'il n'est pas un Sherpa, cet ancien militaire des forces spéciales a permis aux Népalais de se réapproprier la montagne en créant par exemple des compagnies autonomes, qui n’ont plus besoin de faire appel aux guides occidentaux.


« Le mur de l’ombre », l’Himalaya vu par les Sherpas

Grand prix du Festival du film d’aventure de La Rochelle 2021 et meilleur film d'alpinisme au festival de Banff, « Le mur de l’ombre » retrace l’épopée d’une famille de Sherpas conduite à braver les dieux pour gagner l’argent nécessaire à l’éducation de son fils unique. Un superbe documentaire, signé par Eliza Kubarska.

https://youtu.be/nuVybhBjV7A
VOD

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