Et si cohabiter avec des serpents à sonnette n’était pas un cauchemar, mais une chance ? Le scientifique William Brown est parvenu à en convaincre la population d’une petite ville de la côte Est américaine infestée par ses mélodieux reptiles. Outside l’a accompagné sur le terrain, avec la défense absolue d’en révéler la localisation exacte. « Instagrameurs et Youtubeurs en mal d’émotions fortes not welcomed », nous a-t-il prévenus.
Lorsque j’ai enfin rencontré en personne William Brown, il m’a tendu un dossier. Une chemise en papier kraft avec mon nom écrit dessus.
"Vous lirez ça plus tard."
J’en ai déployé des efforts de négociation et de la diplomatie pour en arriver là ! William Brown est un dieu de l’herpétologie (la science des reptiles). Un dieu de 77 ans, à la retraite. Il a consacré 40 années de sa vie aux serpents à sonnette, sur un territoire pas plus grand que Bordeaux. Cet homme a recueilli plus d’informations sur le comportement et la longévité du reptile qu’aucun autre scientifique sur terre.
Et figurer dans un magazine lui fait une belle jambe. Surtout si c’est pour qu’on dévoile l’emplacement de son lieu de travail.
Il ne veut pas voir débarquer des amateurs de tout poil, peu avisés sur les serpents mais très au fait des filtres photo sur iPhone. Quelques vidéos YouTube plus tard, ce serait possiblement la cohue dans cette belle région de lacs et forêts. Le pire scénario que William Brown puisse imaginer. Son cauchemar absolu. "Ce type de recherches doit s’effectuer dans le plus grand secret. Il faut à tout prix éviter l’invasion humaine."
Lui et moi avons donc conclu un accord : je ne divulguerai pas les coordonnées du site — je peux juste dire qu’il se trouve au nord-est de l’État de New York — et il m’emmènera dans la broussaille et les fourrés pour me montrer à quoi servent la patience et la persévérance. Il a étudié le même groupe de serpents à sonnette sur plusieurs décennies et prouvé que la population locale (assez clairsemée) a mieux à faire que de leur tirer dessus; à savoir les comprendre et les protéger.
Peut-on calmer une peur viscérale?
Je regarde le dossier que je tiens entre les mains. Super, un peu plus de lecture sur Crotalus horridus, une fiche d’identité détaillée que le scientifique a dû maintes et maintes fois décliner devant ses voisins et confrères. J’ai déjà fait mes devoirs et appris que le serpent à sonnette peut être jaune pâle ou gris avec des bandes brun foncé caractéristiques. Ce prédateur du tapis forestier a un corps épais mais mesure rarement plus d’un mètre vingt. Il se nourrit principalement de petits mammifères. Une possible aubaine pour les humains, car les rongeurs en question sont généralement porteurs de tiques, responsable de la maladie de Lyme. Je sais également que serpent à sonnette se met en hibernation, ou brumation (un état de profonde léthargie), avec ses congénères d’octobre à avril dans les régions septentrionales, et presque toujours au même endroit. Il peut parcourir autour de 2,5 km pour se nourrir ou s’accoupler, mais il n’est pas du genre aventureux ni pressé, même pour un petit câlin.
Une question me taraude : la réalité de cette calme vie reptilienne peut-elle suffire à calmer la peur viscérale de l’humain (et pas que) à l’égard du reptile ? En préparant mon séjour auprès de William Brown, j’ai ainsi appris que Charles Darwin avait un jour "introduit un faux serpent dans un abri de singes et [que] les poils de plusieurs espèces de primates [s’étaient] instantanément dressés."
Je continue d’y penser tandis que j’ouvre la porte de mon Airbnb pour m’atteler à la lecture du dossier. On est en réalité loin du petit précis d’herpétologie auquel je m’attendais : je lis d’une traite ce recueil d’histoires plus ou moins désastreuses. William Brown, dont l’air austère cache une personnalité plutôt réjouie, y a consigné les aventures des habitants de la région avec les serpents à sonnette. Des face à face rarement réjouissants.

Imaginez plutôt : "M. K est tombé sur un serpent à sonnette dans son cabanon de jardin", "Des campeurs ont retrouvé un serpent dans leur tente" ou encore "Un labrador a vu un serpent sur le muret de pierres du jardin de Mme S. L’animal est allé le renifler et s’est fait mordre au front." (Le chien a survécu). Plus grave, "Un garçon de huit ou neuf ans dont la jambe dépassait de sa tente a subi une morsure de serpent à sonnette. Par chance, elle semble n’avoir eu aucun effet."
Après avoir parcouru quelques dizaines de rapides comptes-rendus de cet acabit, j’ai enfin compris : William Brown m’a confié ce dossier pour que je comprenne une chose cruciale. Son travail titanesque n’aurait jamais été possible sans la bonne volonté des résidents — pour la plupart uniquement estivaux — de la région. Ils ont presque tous fini par accepter sa vérité : croiser un serpent à sonnette est inévitable, et c’est surtout un privilège. Petit à petit, je réalise que ces personnes se sont non seulement habituées à cohabiter avec les reptiles, mais le font aujourd’hui de bon cœur.
Cinq dollars pour chaque serpent tué
Mon expédition avec William Brown et son assistant Matt Simon a commencé sur le terrain boisé d’une maison de vacances qui, pendant 115 ans, a appartenu à une même famille.
Vickery Eckhoff, arrière-petite-fille de son propriétaire d’origine, se souvient très bien du jour où elle a fait la connaissance du serpent à sonnette. C’était dans ce jardin. Son père a décapité sous ses yeux un spécimen qui rôdait là depuis quelques jours. Sa mère le tenait au sol avec une rame, son père s’est servi de sa hache. Vickery était enfant à l’époque.
L’été, les serpents étaient nombreux à vivre autour de la propriété. Malgré la prime de cinq dollars offerte à chaque fois que l’un d’eux était tué (et qui en motivait plus d’un dans la région), les Eckhoff laissaient, malgré ce témoignage, les bêtes relativement tranquilles. Pas de pitié en revanche quand elles passaient la porte de la maison.
Les autorités mirent fin au système de prime en 1973 (la chasse aux serpents allait un peu trop bon train). Dix ans plus tard, le serpent à sonnette fut déclaré espèce en danger. Mais les haches ne furent pas remisées.
Ni les fusils.
William Brown, grand et svelte, barbe bien taillée, s’est installé dans la région en 1974. Il était alors un jeune enseignant en herpétologie que cette légère tendance à l’extermination poussa à la rencontre des habitants. Son intention : sensibiliser. Il commença par la famille Eckhoff, à qui il décrivit le serpent à sonnette autrement : il est docile et ne mord que si on le manipule ou si on lui marche dessus. Il est plutôt du genre à fuir l’homme et fait partie d’un plus vaste écosystème. L’espèce est protégée, il ne faut pas les tuer. Je les étudie et vous pouvez m’aider, dites oui je vous en supplie.
Vickery se souvient des brochures données par William Brown. On pouvait notamment y lire la phrase suivante "Croiser un serpent à sonnette en forêt est un privilège." La petite fille d’alors avait appelé sa sœur : "Ce gars est dingo !".
Dans les années 1990 et 2000, devenues adultes, elles passent davantage de temps dans la maison de vacances familiale. Les rencontres avec les serpents se font de plus en plus fréquentes. Proche de l’extinction une décennie plus tôt, ils vivent désormais en groupes dans ce paysage de forêt vallonnée et rocailleuse, avec une préférence pour la grande dalle de granit près de l’endroit où les sœurs se baignent. On les y trouve lovés, formant une tache violet sombre en bordure de lac. À deux reprises, ils s’invitent à la fête d’anniversaire de Vickery, l’un d’eux s’installant même confortablement au salon.
On ne sort toutefois plus l’artillerie lourde chez les Eckhoff. William Brown est peut-être perché, mais son excentricité masque une vraie passion et une connaissance approfondie du sujet. Vickery l’appelle dès qu’elle repère un serpent.
L’expert se saisit de chaque occasion pour rappeler aux habitants que partager son lieu de vacances avec des serpents venimeux est une aubaine. Lorsqu’il repart avec le reptile sous le bras pour le reconduire dans la forêt d’où il est venu, il ne manque pas de rappeler à la jeune femme : "Apprenez à les apprécier".
C'est le reptile qui nous a repérés
Après trois heures passées à nous frayer un chemin dans ce paysage accidenté, je commence à me demander si croiser un serpent est si courant que ça. Nous sommes en plein mois de juillet, le temps est dégagé et le thermomètre affiche un peu plus de 30°C. Par cette température, l’animal cherche avant tout la fraîcheur sous les pierres. Nous n’en n’avons pas encore croisé un seul.
William, Matt et moi venons de terminer notre déjeuner, pris à même le sol, et redescendons une pente escarpée quand nous apercevons notre premier serpent à sonnette de la journée. Ou plutôt, et comme c’est souvent le cas, quand le serpent nous aperçoit.
Le son qu’il émet est tout de suite identifiable. Les yeux se rivent aussitôt au sol. Matt met moins de dix secondes à le repérer dans les herbes hautes, tuyau d’arrosage enroulé dont ne dépasse que la tête anguleuse, à la manière d’un périscope.
N’ayant jamais croisé de serpent à sonnette dans son habitat sauvage, j’ai une réaction plus esthétique que darwinienne : mais que c’est beau ! Il est grassouillet, tacheté de jaune pâle et marron. Je suis déjà fasciné et la suite me cloue sur place.
Matt bloque le serpent avec sa pince de capture pendant que William sort de son sac tout un arsenal : balance, ciseaux, peinture acrylique, stylos, carnets de notes. Le silence s’est immédiatement fait.
On ne pense jamais à la délicatesse qu’il faut aux herpétologues pour attraper les serpents, les manipuler, les peser, les marquer. Un faux-pas et c’est la morsure — pour William Brown, cela s’est terminé quatre fois à l’hôpital. Les gestes doivent en outre être précis et efficaces : un reptile est un sujet non consentant, en aucun cas disposé à coopérer.
J’assiste donc à un ballet chorégraphié au centimètre près. L’expert prépare sa poche à serpent en fixant un morceau de nylon sur un cadre en aluminium qu’il a fallu assembler sur place. Matt y dépose l’animal, William la referme aussitôt en vrillant le nylon et suspend à la balance ce paquet qui s’agite. Il lève le cadran face à lui, le serpent tenu à bonne distance. Il se tourne vers Matt et annonce "mille grammes".
Il dépose ensuite la poche au sol, en sort la moitié de la queue du serpent et laisse la tête et la partie antérieure du corps à l’intérieur. Il retourne le reptile : l’a-t-il déjà marqué ? Le chercheur a mis au point un code – de minuscules bâtons sur les écailles du ventre, près du cloaque. Le mâle qu’il vient de peser a déjà été marqué. William déchiffre tout haut son matricule. Matt le note. L’expert sort son cahier de captures pour consulter l’histoire du serpent.

Il fait glisser son doigt le long des colonnes de numéros et trouve le bon : il a attrapé ce serpent pour la première fois le 4 mai 1990. À l’époque, il avait évalué son âge à sept ou huit ans. Il doit donc aujourd’hui avoir autour de 36 ans.
Je partage ma surprise : il vivait déjà sous Reagan ! William me précise qu’au moins deux autres ont même connu (façon de parler) Nixon ; ils ont aujourd’hui entre 40 et 50 ans. C’est une importante découverte pour moi et un fait marquant de manière générale : en captivité, un serpent à sonnette a une espérance de vie moyenne de 15 ans. Par son travail sur le terrain, William Brown a montré qu’elle va bien au-delà.
Avant de partir, William Brown ramasse un petit bâton, le trempe dans la peinture jaune et le passe sur la cascabelle du serpent. Ce geste lui permettra d’évaluer précisément la mue une prochaine fois. L’animal sort de la poche et glisse jusqu’à l’endroit exact où nous l’avons trouvé. "Une balade fructueuse", conclut l’expert.
Avec la pince, saisir délicatement l'animal
En fin de journée, je consulte mon téléphone : nous avons parcouru près de 10 km dans les fourrés et broussailles, monté l’équivalent de 83 étages. La respiration de l’herpétologue se fait plus difficile au moment d’examiner le troisième serpent de la journée. Alors qu’il se baisse, torse nu, pour ranger son matériel dans son sac, il évoque la suite du programme "Je ne dirais pas non à une petite bière, si on en trouve. Peut-être chez Richard."
Il parle de Richard Watkins, un type du coin dont la passion pour les serpents à sonnette est devenue si important qu’il n’a pas hésité à dénoncer un ami qui venait d’en tuer un avec une pierre. Il a 59 ans mais en paraît bien moins. Il nous accueille avec de l’eau bien fraîche et nous raconte ses premières rencontres avec les serpents de la région.
"J’ai toujours vu mon père les tuer." Le système de prime existait encore à l’époque. Il avait 14 ans quand il s’en est pris à un serpent pour la première fois. Il évoque un moment "moche et glauque", un sécateur... "J’entends encore l’horrible bruit que ça a fait.".
Depuis sa rencontre avec William Brown en 1980, il a plus que réparé son péché. Le spécialiste avait remis à la famille une pince à contention, en montrant à chacun comment s’en servir pour capturer un serpent. Le jeune Richard avait accepté de se prêter au jeu, mais pas avant d’avoir acheté une pince plus longue. Il la manie aujourd’hui avec aisance. Une fois, il a même attrapé trois serpents d’un coup, et les a mis dans une glacière avant d’appeler William Brown. "Un beau geste technique", commente ce dernier.
Richard Watkins et son épouse, Lisa Conrad, voient aujourd’hui les serpents à sonnette comme faisant pleinement partie de l’écosystème qui les entoure. "J’en ai vu un sur la terrasse l’autre jour" raconte Richard comme s’il nous racontait qu’il a mangé une pomme. Idem lorsqu’il évoque ceux qui se sont invités chez eux, dans la maison. L’un de ses chats s’est fait mordre (il a survécu). L’autre a esquivé de justesse une attaque.
Sa principale crainte: blesser un serpent
Quelle est sa plus grande peur lorsqu’il est au contact des serpents ? "En blesser un", répond-il sincèrement. Il craint toujours d’y aller trop fort avec la pince. Lisa hoche la tête et confie, désolée, qu’elle a une fois trouvé un serpent dans son salon et a tout fait pour lui faire peur. Je m’interroge : "Ce n’est pas censé être le contraire ?" "Je ne m’en fais pas trop pour moi, me précise-t-elle. Mais c’est pour mes chats..."
Richard avoue : le son distinctif du serpent à sonnette le fait encore sursauter. Mais il capture (temporairement) chaque serpent qu’il voit. Il regarde Matt et William en précisant "Je veux garder une trace de chacun d’eux, consigner chaque rencontre."
Richard est passé de l’autre côté de la barrière et il ne tue plus les serpents depuis longtemps. Son voisin, Donald Kreuzer les tolérait. Aujourd’hui, il les admire et les respecte.
Il passait ses vacances ici lorsqu’il était enfant et a continué à venir l’été depuis Long Island, effectuant des travaux de réparation pour le compte d’un propriétaire du coin. "Il y avait des serpents à sonnette partout", se souvient-il. On lui dit alors qu’il peut agir à son tour en contactant William Brown dès qu’il en aperçoit un. Et c’est qu’il fait un beau jour.
Et l’expert vient, accomplissant devant lui sa danse millimétrée. Il montre à Donald Kreuzer et à ses amis — avec un serpent vivant — comment il attrape, marque et relâche les reptiles. Il prend aussi le temps de leur expliquer l’importance de ces animaux dans l’écosystème global, leur rappelant le sens de la vie à l’état sauvage. "Dès qu’on attrapait un serpent, il célébrait la nouvelle et s’en réjouissait", raconte Donald Kreuzer.

Il est aujourd’hui dentiste à Washington mais possède une résidence secondaire là-haut, en contrée reptilienne. Il y passe ses étés dans les bois, à l’écart du monde. Son rapport aux serpents parle avant tout du travail patiemment accompli par William Brown. "Je n’ai pas peur d’eux. Je les respecte." Il estime que c’est une question d’habitude. "L’inconnu effraie, on mésestime toujours ce qu’on ne connaît pas. Quand on ne sait pas quoi faire, on fait souvent n’importe quoi."
"William Brown nous a ouvert les yeux, affirme-t-il. Il nous a sensibilisés à cette espèce avec laquelle nous cohabitons. Et quelle expérience à la clé !" Il me parle de cette vie aux côtés des serpents, évoquant sa récente rencontre avec un spécimen d’1,20 m (la taille de son bras) : "C’est une vraie joie." Passant en revue les photos et vidéos de ma journée passée avec Matt et William, je réalise qu’il n’a pas besoin de m’en dire plus : je vois exactement de quoi il parle.
Malheureusement, cette approche est loin d’être partagée par tous. William Brown ne se fait d’ailleurs aucune illusion quant à l’impact réel de son acharnement. Il admet qu’il ne pourra jamais "toucher, et encore moins convaincre, la vaste majorité de ceux qui vivent dans l’ignorance, la mésinformation, le plaisir de tuer et de dominer." Il connaît par cœur la "mauvaise réputation tenace" des serpents à sonnette.
Mais il ne baisse pour autant pas les bras. Jamais. À l’automne 2017, il apprend que les sœurs Eckhoff ont vendu leur propriété à un citadin qui travaille dans les médias. Sourcils froncés, il écrit une note dans le cahier qui ne le quitte jamais : "Il faudra que j’aille voir ce type."
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