Jason Motlagh, reporter pour Outside, réalise des reportages en Afghanistan depuis 2006, ce qui l'a amené à développer des relations étroites avec des journalistes afghans et leur famille. Avec un réseau de collègues de la presse, il est actuellement engagé dans une course contre la montre pour faire sortir plus de cent d'entre eux du pays, alors que dans les provinces les talibans commencent leurs opérations de représailles, malgré leurs discours de paix.
Depuis plus de quinze ans Jason Motlagh parcourt l’Afghanistan. On lui doit notamment un reportage saisissant sur le buzkashi – sport traditionnel afghan pratiqué à cheval par les peuples nomades - paru en 2017 dans la version américaine de Outside. Travailler dans un pays en guerre ne va pas sans développer un solide réseau de journalistes, traducteurs et « fixers », facilitant les contacts sur place. A l’heure où l'Afghanistan sombre dans le chaos suite aux retraits des troupes américaines et à la prise de pouvoir éclair des talibans, il tente de mettre à l’abri les personnes qu'il connaît, à commencer par ses collaborateurs, de près ou de loin, soit plus de cent personnes, menacées de mort pour avoir travaillé avec des occidentaux. Interview.
Sans donner de nom, par mesure de sécurité, peux-tu nous dire à qui toi et ton réseau tente aujourd’hui de venir en aide ?
Je peux citer le cas d’un ami avec lequel j'ai travaillé il y a quelques mois à Kandahar dans le cadre d'une mission pour National Geographic. C'est un journaliste afghan expérimenté, l'un des bénéficiaires de l'ère post-taliban qui a reçu une formation et des fonds d'organisations occidentales pour devenir reporter. Il est originaire de la province de Helmand. Plusieurs de ses amis journalistes les plus proches ont été assassinés au cours de l'année écoulée, dans le cadre d'une campagne systémique visant à éliminer les personnes qui, sous le régime des talibans, étaient considérées comme indésirables.

Le fait qu'il soit journaliste est donc, en soi, suffisant pour qu'il soit pris pour cible ?
Pas nécessairement. C'est le fait qu'il ait dénoncé de manière agressive les mensonges et les abus des talibans. Lorsque les militants ont encerclé Kandahar, il a dû faire sortir sa famille parce qu'il était sur une liste de cibles. Il le sait pertinemment.
Et s'il est attrapé, il sera exécuté ?
C'est ce qu'on lui a dit. Il a une femme et six enfants.
Que doit-on faire pour sauver des gens comme lui ? Comment faire sortir quelqu'un ?
Cet homme et sa famille sont déjà sortis de Kandahar et ont fui vers Kaboul. Ils s’y cachent à l’heure actuelle. Nous essayons de les mettre sur un vol, un de ces vols organisés par l'armée américaine. Ce défi est très représentatif de beaucoup de cas que nous gérons. Il a en main tous les documents dont il a besoin. Mais ses enfants ne les ont pas. Cela complique le processus de sortie.
On parle d’une situation très compliquée au niveau administratif, qu’en est-il exactement ?
Il semble que certains des obstacles bureaucratiques commencent à s'estomper. Les gens comprennent enfin à quel point la situation est urgente, et que nous devons agir aussi vite que possible et travailler ensemble. Les personnes avec lesquelles je travaille au National Geographic, ainsi qu'un réseau de journalistes qui ont travaillé en Afghanistan, font tout ce qu'ils peuvent pour faire sortir les gens.
Une fois que les formalités administratives sont établies, que se passe-t-il ?
Il s'agit de rassembler tout le monde et de les amener à l'aéroport, à travers le chaos qui règne dans la ville. C'est le vrai défi maintenant.
Doivent-ils passer par des points de contrôle contrôlés par les Talibans pour y arriver ?
Oui. Ce qui, comme vous pouvez l'imaginer, ne va pas être facile pour beaucoup de personnes évacuées. Ils fuient les talibans. Ils ont une peur mortelle des talibans. Ils vivent un cauchemar éveillé.

Si l'on remonte un peu dans le temps, je suppose que l'accord conclu par l'administration Trump a été comme un signal pour vous, en ce sens que vous saviez qu'il était temps de commencer à préparer cette transition massive. Pensiez-vous que cela allait être aussi chaotique, ou cela a-t-il été une surprise ?
Je pense que nous avons clairement vu que les talibans rassemblaient leurs forces, et que la situation se dégradait dans les provinces. Mais je ne pense pas que quiconque ait prévu que la chute serait aussi précipitée. Vous savez, jusqu'à il y a environ deux semaines, les talibans ne tenaient même pas une seule capitale provinciale. Personne n'avait prévu que cela se produirait aussi vite. Mais ce qui est si frustrant, c'est que beaucoup d'entre nous - journalistes et personnes qui ont travaillé avec des Afghans, militaires étrangers, ONG – essayons depuis des mois d’obtenir des visas pour les Afghans. Et nous avons eu l'impression d’être au cœur d’un processus totalement absurde, noyé dans la bureaucratie. Les États-Unis auraient pu rendre cela beaucoup plus facile en accélérant ce processus. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous sommes maintenant coincés dans cet énorme goulot d'étranglement.
Les administrations Trump et Biden sont très différentes, mais vous attendiez-vous à ce que Biden gère cette affaire mieux qu'il ne l'a fait ? Ou n'êtes-vous pas vraiment surpris ?
Trump a pris l'engagement de se retirer, puis la question qui s'est posée c'est : Biden allait-il s'en tenir au calendrier de Trump - qui prévoyait le retrait complet de l'armée américaine pour le 1er mai - ou allait-il le repousser ? Il a fini par le retarder de quelques mois seulement. Biden a clairement indiqué, comme il l'a fait par le passé, qu'il souhaitait le retrait des troupes américaines, mettant ainsi fin à une guerre dite « éternelle ». Je pense que Trump et Biden étaient tous deux d'accord sur ce point. Sur le plan politique, c'était la position à tenir : le soutien de l'opinion publique américaine pour cette guerre s’était évanoui. Je pense que cela a joué en faveur de Biden de continuer dans la lignée de Trump et de faire sortir les troupes. Mais Biden est responsable de la façon dont cela s'est passé. Nous n'avons jamais vu de signes significatifs montrant qu'il prévoyait le pire scénario et qu'il faisait en sorte de rationaliser la bureaucratie afin d’accélérer la délivrance des visas et de commencer à évacuer les personnes dont les demandes sont en attente depuis des années. Les cas dont je m’occupe concerne des journalistes, mais il y a des milliers de personnes qui ont travaillé avec l'armée américaine, qui ont parié leur vie sur le soutien des US, et à qui on a promis une carte de sortie le moment venu. Cela n'est tout simplement pas arrivé. Et puis il y a ce fiasco à l'aéroport. Toutes les autres issues ayant disparu, comment diable quelqu'un du gouvernement ou de l'armée américaine a-t-il pu penser qu'une évacuation massive pouvait être effectuée dans une installation située en plein centre d'une ville de 4,5 millions d'habitants ? C'est un échec total du leadership au plus haut niveau.
Dans l’idéal, où iraient les personnes que vous aidez si elles en avaient le choix ?
Toutes les personnes avec lesquelles j'ai travaillé pendant 15 ans, hommes ou femmes, viendraient aux États-Unis en ce moment - toutes. Je pense que certains voient que leurs perspectives et leur soutien sont peut-être meilleurs dans certains pays européens ou au Canada, mais si on leur donnait le choix par rapport à ce qu'ils affrontent actuellement ? Sans hésiter et à 100 %, ils sauteraient sur l'occasion de vivre aux États-Unis.
Qu'est-ce qui leur donne encore envie de venir ici ?
Malgré toutes les déceptions et le sentiment de trahison que beaucoup de gens ressentent, beaucoup d'Afghans ont établi des relations fortes avec les Américains. Beaucoup ont des membres de leur famille qui ont fui les guerres précédentes et sont allés en Amérique. Ils ont donc des racines ici. Je pense que beaucoup d'Afghans, sur la base de leurs impressions des États-Unis, ont encore beaucoup d'espoir dans la vie ici, une attente de sécurité et d'opportunités. Du moins, comparé à l'alternative chez eux. Mais ils sont dévastés de quitter la terre qu'ils aiment.
La perspective de l'arrivée soudaine d'un grand nombre d'Afghans a suscité une vague prévisible de racisme. La photo d'un avion rempli de réfugiés a été diffusée sur les médias sociaux, avec une légende du type : "Voulez-vous vraiment que ces gens atterrissent dans votre ville ? Toi, que répondrais-tu ?
Je dirais : oui ! J'ai eu la chance de rencontrer beaucoup de gens extraordinaires en Afghanistan au fil des ans, des gens qui prennent très au sérieux les valeurs que défendent les États-Unis, au risque de leur vie. Ce sont des gens qui ont vraiment enrichi notre compréhension de ce qui s'est passé en Afghanistan. Je n'aurais pas pu faire mon travail sans eux.
Est-ce que certaines des personnes que tu essaies de sauver ont déjà été tuées ?
Pas à ma connaissance. Bien que les personnes que nous essayons de faire sortir du pays aient déjà perdu des membres de leur famille et des amis.
Et est-ce que certains de tes amis et collègues ont réussi à sortir du pays ?
Oui, ce week-end nous avons eu la première bonne nouvelle. Aziz Tassal, un reporter du Washington Post qui est l'un de mes plus proches amis et avec qui je travaille depuis cinq ans, a réussi à passer de Kaboul à Doha, au Qatar. Nous venons d'apprendre que lui et sa famille sont arrivés à Washington, D.C., avec sa femme et ses quatre enfants. Nous avons commencé à travailler sur des projets pour Al Jazeera il y a des années, et nous avons depuis fait équipe sur des films documentaires et plusieurs histoires pour Rolling Stone. Il a été mon bras droit et nous sommes devenus des amis très proches. Je suis très reconnaissant qu'il soit sorti. Cela me donne de l'espoir pour les autres.

Qu'est-ce qui vous effraie le plus dans ce qui se passe en Afghanistan en ce moment ?
Je pense qu'il y a un énorme décalage entre ce que l'on voit à Kaboul actuellement - où les talibans, qui savent comment gérer les médias, essaient de faire bonne impression - et ce qui se passe dans les provinces. Nous ne connaissons pas toute l'étendue de ce qui s'y passe parce que les journalistes ne peuvent pas s'y rendre. Mais il est clair que des atrocités s'y déroulent dans l'obscurité. Nous savons, par le bouche à oreille, par les médias sociaux, qu'il y a eu des exécutions sommaires de personnes liées à des Occidentaux. Nous savons que des gens disparaissent et qu'on n'entend plus jamais parler d'eux.
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