15 000 personnes auraient déjà été évacuées par précaution en Inde, après la rupture, jeudi 29 octobre au soir, du lac glaciaire de Sintaphu, dans le nord du Bhoutan. La crue soudaine a déferlé dans plusieurs vallées du pays, déclenchant des des secteurs du Bengale-Occidental et de l’Assam, où les autorités ont appelé les populations riveraines à gagner des zones plus élevées. Le nombre total d’habitants potentiellement menacés dans les deux pays reste encore inconnu. Pourtant, le lac était identifié comme dangereux et avait déjà fait l’objet de plusieurs campagnes d’évaluation, notamment en 2016 et en 2023. Si aucune victime n’était signalée vendredi matin, cet épisode ravive les inquiétudes face au risque de crues glaciaires soudaines dans l’Himalaya.
Une brusque montée des eaux a été signalée vers 20 h 15, heure locale, dans le secteur de Taktsemakhang. Selon les premières estimations relayées par la presse indienne, environ 7,4 millions de mètres cubes d’eau auraient été libérés par la rupture du lac glaciaire Sintaphu, un phénomène connu sous l'appellation GLOF (Glacial Lake Outburst Flood, ou crue consécutive à la rupture d’un lac glaciaire). Le lac, situé à 4 480 mètres d’altitude, dans la région de Lemthang, au nord du district de Gasa, se serait déversée dans la rivière Mo Chhu, avant de rejoindre le réseau hydrographique de Punatsangchhu, qui prend le nom de Sankosh lorsqu’il entre en Inde. Au Bhoutan, aucun mort ni blessé n’était signalé vendredi matin, selon Reuters, qui précisait que les dégâts restaient difficiles à évaluer dans l’obscurité et au milieu d’un courant encore puissant. Les installations des sources chaudes de Gasa Tshachu, une destination touristique située au bord du Mo Chhu, ont toutefois été emportées. La zone avait heureusement été évacuée avant l’arrivée de la crue, mais le nombre de personnes déplacées n’a pas été précisé. Une partie de la route menant au village de Laya a également été détruite, la rendant impraticable et entraînant sa fermeture pour une durée indéterminée, rapporte le quotidien bhoutanais Kuensel. Deux ponts Bailey, des ouvrages métalliques préfabriqués, pourraient également avoir été emportés. En aval, la crue pourrait menacer plusieurs villages ainsi que la ville de Punakha, située à environ 85 kilomètres du lac. Le nombre total de personnes potentiellement concernées dans la vallée du Mo Chhu, entre Gasa et Punakha, reste difficile à établir.
En Inde, les autorités du Bengale-Occidental et de l’Assam ont activé leurs dispositifs de prévention et de secours. La Commission centrale de l’eau (CWC) avait averti que la montée des eaux pourrait atteindre les secteurs frontaliers en six à huit heures, notamment les districts d’Alipurduar, au Bengale-Occidental, et de Dhubri, en Assam. 15 000 personnes ont été évacuées selon la presse indienne. Des annonces diffusées par haut-parleurs ont appelé les habitants des villages situés le long de la Sankosh et de ses affluents à quitter leurs maisons. À 6 h 30, heure locale, le niveau de la Sankosh était encore signalé comme stable par les autorités de l’État.
Plus de 500 lacs glaciaires recensés au Bhutan, dont 17 potentiellement dangereux
Qu’est-ce qu’un GLOF ?
Les lacs glaciaires se forment notamment lorsque le recul d’un glacier laisse derrière lui une dépression qui se remplit progressivement d’eau de fonte. Certains sont retenus par des barrages naturels constitués de roches, de sédiments et de débris glaciaires. Mais ces formations peuvent perdre leur stabilité sous l’effet de différents phénomènes. Une avalanche peut provoquer une vague dans le lac ; une hausse du niveau de l’eau, de fortes précipitations ou encore la fonte de la glace peuvent également fragiliser le barrage naturel. L’eau accumulée se libère brutalement et déferle dans la vallée, en entraînant parfois d’importantes quantités de matériaux. Ces événements sont désignés par l’acronyme anglais GLOF, pour Glacial Lake Outburst Flood, ou crue consécutive à la rupture d’un lac glaciaire. En France, la crue exceptionnelle qui a dévasté le hameau de la Bérarde, en Isère, en juin 2024, a également illustré la puissance destructrice des crues torrentielles en haute montagne, même si ses mécanismes diffèrent de ceux d’une rupture de lac glaciaire.
Selon l’inventaire national publié en 2021 par le Centre national d’hydrologie et de météorologie (NCHM), le Bhoutan compte 567 lacs glaciaires, parmi lesquels 17 ont été identifiés comme potentiellement dangereux et font l’objet d’une attention particulière des autorités. À titre de comparaison, l’inventaire publié en 2020 par le Centre international pour le développement intégré des montagnes (ICIMOD) recensait 2 070 lacs glaciaires au Népal, répartis dans les trois grands bassins fluviaux du pays, dont 21 identifiés comme potentiellement dangereux. Le lac Sintaphu, à l’origine de la crue de jeudi, avait déjà fait l’objet d’une première évaluation de terrain en 2016, dans le cadre du programme de suivi des lacs glaciaires du NCHM. À la suite de cette mission, le site devait être intégré à la liste des lacs potentiellement dangereux. Une nouvelle campagne d’évaluation a ensuite été menée entre mai et juin 2023, conformément aux recommandations formulées lors de la première mission. À titre de comparaison, une étude publiée en 2024 dans la revue Natural Hazards and Earth System Sciences a modélisé les conséquences d’une rupture du lac glaciaire de Thorthormi, dans le bassin de la Pho Chhu. Dans le scénario maximal étudié, le volume d’eau libéré pourrait atteindre 283 millions de mètres cubes en moins de douze heures, soit près de 38 fois le volume initialement estimé pour la crue du Sintaphu (7,4 millions de mètres cubes).
Au moins 18 crues glaciaires ont été documentées au Bhoutan depuis les années 1950, même si les archives restent incomplètes et que certains épisodes anciens ont pu ne pas être recensés. Parmi les plus importantes, la rupture partielle du barrage morainique du lac Lugge Tsho, dans la région de Lunana, le 6 octobre 1994 (21 morts) et celles des lacs Tshojo en 2009, Lemthang Tsho en 2015 et Thorthormi en 2019.
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