Le 5 mars 2022, les meilleurs mushers et attelages de la planète se sont élancés sur l’Iditarod, la plus célèbre des courses de chiens de traîneaux - 1757 km d'Anchorage à Nome, en Alaska. Sur la ligne de départ, Apayauq Reitan, première musher transgenre. Un mois après son arrivée, elle nous raconte son histoire, sa course et son combat pour faire taire les préjugés.
Le 19 mars 2022, tard dans la nuit, Apayauq Reitan fait son entrée dans les rues de Nome, en Alaska, drapeau transgenre rose, blanc et bleu flottant dans l’air. Sept chiens équipés de bottines de protection roses et bleues tirent la participante de l'Iditarod. Les spectateurs se sont massés le long des rues pour encourager la jeune musher Inupiaq (un peuple autochtone d'Alaska) de 24 ans qui termine sa course en 13 jours et 9 heures. Bilan final : une 37e place et deux prix. Le premier, la lanterne rouge, récompensant le dernier musher à passer la ligne d'arrivée. Le deuxième, un exploit historique : Apayauq Reitan est devenue la première femme transgenre à participer et à terminer la course de mushing la plus célèbre d'Amérique du Nord.
Récompensant le musher ayant passé le plus de temps sur les 1757 km du parcours par températures négatives, la lanterne rouge est « un symbole de persévérance et d'endurance », souligne Apayauq Reitan. Un prix dont les origines remontent à l'époque où, en Alaska, le courrier était distribué par un groupe de plusieurs attelages. « chacun portait une lanterne, et lorsque le dernier musher arrivait, ils l’éteignaient pour faire savoir que tout le monde était sain et sauf, bien rentré ».
Originaire d'une famille de la tribu Inupiat en Alaska, Apayauq Reitan a grandi à Narjordet, en Norvège, où son père – ancien musher de l'Iditarod - avait un chenil. Ses débuts en course remontent à ses 15 ans. L'Iditarod ne lui était pas inconnu puisqu'elle l’a déjà couru une première fois en 2019. Mais cette année, c'était la première fois qu'elle participait sous le nom d'Apayauq, en tant que femme transgenre, et non sous le nom qui lui a été donné à la naissance.
« C'était en partie la raison pour laquelle je participais à nouveau à la course. Pour que le monde sache que je n'étais plus cisgenre », nous a-t-elle expliqué. « Je n'étais pas cisgenre non plus quand je l'ai fait la dernière fois, c'est juste que je n’étais pas encore sortie du placard ».
Outre ses motivations personnelles, Apayauq a participé à la course pour dénoncer la vague de lois anti-transgenres en discussion au gouvernement américain dont la plupart visent spécifiquement les jeunes et les athlètes transgenres. « Ce n'est pas une période très facile pour les personnes transgenres en ce moment », souligne-t-elle. Ces mesures visent, entre autres, à criminaliser le fait de fournir aux personnes trans, et en particulier aux mineurs, des soins de santé conformes à leur genre, à les empêcher de jouer dans l'équipe sportive de leur école correspondant à leur identité de genre et à interdire aux enseignants de discuter des questions LGBTQ+ dans le cadre scolaire. En Alaska, où se déroule l'Iditarod, un projet de loi interdisant aux filles transgenres de participer à des sports d'équipe est actuellement en cours d'examen par le pouvoir législatif.
« En arrivant dernière de l'Iditarod cette année, je tue le mythe de ‘l'avantage biologique des femmes trans’ » ironise Apayauq sur Twitter, deux jours après son arrivée à Nome.

Pour servir la cause, Apayauq Reitan a été accompagnée par un réalisateur pendant la quasi-totalité de sa course. « C'est remarquable de terminer avec la lanterne rouge tout en réalisant un documentaire sur mon parcours », confie-t-elle. « Je suis heureuse de me dire que peut-être quelques transgenres verront qu'il est tout à fait possible de finir l'Iditarod. J'espère que cela leur donnera de l'espoir ».
Contrairement à 2019, Apayauq Reitan a dû faire face à d'autres défis cette année. Elle a notamment été sous THS, un traitement hormonal de substitution couramment utilisé pour les transitions des personnes transgenres, pendant six mois, la rendant plus sensible au froid. Apayauq soupçonne aussi que le traitement lui a fait perdre un peu de force physique. Des pertes physiologiques compensées par une meilleure force mentale.
« Sur le plan émotionnel, les œstrogènes semblent me convenir. Cela rend mes émotions plus claires et un peu plus fortes. J'ai donc vécu beaucoup plus de moments de joie sur cet Iditarod, et ils étaient bien plus intenses », nous a-t-elle expliqué.
Apayauq a également senti qu'elle avait plus de résistance et de résilience cette année – exactement ce dont elle avait besoin sur cette course. En effet, chaque musher commence la course avec 14 chiens, et il n'est pas rare qu'une équipe se réduise tout au long de la course - les mushers laissent alors les chiens blessés ou trop faibles à divers points de contrôle tout au long de la course afin qu'ils puissent se reposer. En 2019, Apayauq Reitan a terminé avec 11 chiens. Mais cette année, à mi-parcours, elle n’en avait déjà plus que neuf. À son arrivée à Nome, elle a finit avec sept chiens seulement . La petite équipe a dû se déplacer plus lentement et se reposer plus fréquemment.
Apayauq a dû également diriger un attelage relativement jeune, composé principalement de chiens âgés d'un an, courant leur premier Iditarod. Ils nécessitaient davantage de repos et étaient plus enclins aux blessures. Deux de ses chiens, Apok et Kent, étaient des vétérans, avec des milliers de kilomètres au compteur au côté de la jeune femme, y compris lors son premier Iditarod en 2019. Mais le reste du groupe était composé de chiens provenant du chenil Joar Ulsom - champion de l'Iditarod 2018, 11e au classement général cette année - pour qui Apayauq travaillait. Le deal étant qu'elle puisse partir avec les chiens dont il ne voulait pas.
« La veille de la course, j’ai dit à mon père que ça n'avait pas vraiment d'importance, que finir était mon objectif principal. Je lui ai dit que même si je recevais la lanterne rouge, je n’en serais pas moins fière. Peut-être que ça m'a porté un peu la poisse… » raconte Apayaug en riant.
La jeune femme n’a pas d'autre course de prévue pour le moment, même si rien n’est exclu. Elle partage actuellement son temps entre la Norvège et Kaktovik, une ville située au bord de l'océan Arctique, dans l'extrême nord de l'Alaska, où sa famille gère désormais une entreprise d'observation des ours polaires.
« Je ne saurais pas vraiment dire si j'en ai réellement fini avec l'Iditarod – on finit toujours par y retourner », confie-elle le sourire aux lèvres. « C'est une sorte de dépendance. Comment arrêter une fois que l’on a commencé ? C'est une chose difficile à décrire, de courir avec ses chiens. C'est un incroyable aboutissement, une lutte fantastique dans un paysage magnifique ».
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