Angkor Wat, Mont Fuji, Machu Picchu, Uluru : tous ces sites sont sacrés dans leur tradition locale, ce qui n'empêche pas les touristes d'entamer l'ascension ici d'une pyramide, là-bas d'une montagne, piétinant au passage des croyances millénaires. Il est pourtant possible de trouver des alternatives éthiques à ces destinations touristiques culturellement sensibles, en voici quelques unes.
Dans la matinée du 26 octobre dernier, des ouvriers ont enlevé une longue chaîne vissée sur le flanc d'Uluru, un bloc de grès plus grand que le centre-ville de Londres, posé au milieu du bush australien. Depuis les années 50, cette chaîne a aidé des millions de touristes à passer les passages les plus pentus pour se hisser jusqu'au sommet du rocher. En contraste frappant, au pied du sentier, un simple panneau blanc indiquait : "Nous, les propriétaires traditionnels Anangu, nous avons ceci à dire : Uluru est sacré dans notre culture. C'est un lieu de grand savoir. Selon notre loi traditionnelle, l'escalade n'est pas autorisée. C'est notre maison, s'il vous plaît, ne grimpez pas."
Malgré cet appel, une centaine de touristes escaladaient le rocher tous les jours. Certains sont tombés et sont morts, d'autres se sont soulagés sur le rocher, et tous ont piétiné un site sacré en chemin vers le sommet. Au point que, en 2017, le parc national d'Uluru-Kata Tjuta a annoncé qu'il interdirait officiellement l'escalade d'ici la fin 2019. Ce qui a provoqué une vague de visiteurs de dernière minute qui créé des embouteillages dignes de l'Everest et fait la une des journaux.
Cette dernière vague de grimpeurs a été la preuve, s'il en fallait une, du fardeau porté par ce site depuis tant d'années, confirmant l'argument en faveur de sa fermeture. Mieux encore, l'événement marque une victoire des Anangu et un progrès dans la façon dont les sites autochtones sont traités par les gouvernements.
Cela faisait dix ans que le parc, qui est géré conjointement par le gouvernement Anangu et l'Australian National Park Service, se préparait à interdire l'escalade. Un plan de gestion de 2010 présentait des solutions de rechange, y compris un réseau de sentiers plus étendu à la base et une meilleure interprétation de la signification spirituelle de la roche.
Uluru, avec sa stratégie de gestion conjointe et son investissement dans des alternatives éthiques, pourrait devenir un exemple à suivre pour d'autres destinations touristiques culturellement sensibles. Mais une telle intervention du gouvernement est rare, et les dirigeants autochtones font pression pour la fermeture du rocher depuis plus de 30 ans. Dans de nombreuses régions du monde, l'industrie du voyage est encore liée à une histoire coloniale qui continue d'exploiter la culture locale et les lieux sacrés, profitant de terres volées ou dégradant des sites sacrés en échange de droits d'entrée.
Pour autant, la solution n'est pas de rester à la maison en regardant Netflix. S'il ne semble pas possible de pratiquer un tourisme parfait, il existe en revanche des moyens de faire autrement : s'intéresser à la culture et à l'histoire des lieux sacrés, visiter des sites aux côtés de leurs propriétaires traditionnels et éviter les destinations surpeuplées.
Riviera Maya, Mexique

La Riviera Maya, sur la péninsule du Yucatán, abrite de nombreux temples et pyramides, comme Chichén Itzá et le parc national de Tulum. Beaucoup des plus célèbres, y compris le temple de Kukulcan, ont été fermés à l'escalade ces dernières années pour des raisons de préservation. L'autre problème étant que les Mayas sont largement laissés en dehors de la gestion des sites. Les revenus de ces sites très populaires sont redirigés vers le système des musées nationaux au lieu d'être dévolus à des efforts locaux de préservation culturelle, et les objets trouvés dans la région sont souvent envoyés à Mexico pour y être entreposés.
L'alternative : Yaxuná, une petite ville agricole de la péninsule située à 160 km de la côte, qui se trouvait autrefois au carrefour de plusieurs empires mexicains. Contrairement aux villes de villégiature de Playa del Carmen et Tulum, dont la majorités des structures touristiques appartiennent à des expatriés et sont gérées par eux, il n'y a rien dans les parages. Il est ainsi possible aux visiteurs d'organiser des séjours ou des repas chez l'habitant avec l'aide d'un guide local. La ville présente les vestiges d'une grande route de calcaire, des temples millénaires, une pyramide couverte de vignes s'élevant de la jungle, ainsi qu'un musée et un centre culturel géré par la communauté Maya locale.
Machu Picchu, Pérou

Plus d'un million de personnes visitent le Machu Picchu chaque année, ce qui a contraint le gouvernement péruvien à introduire des horaires d'entrée stricts en 2017, le nombre de personnes autorisées restant néanmoins le double de celui recommandé par l'Unesco. Et même avec un itinéraire compliqué pour atteindre la Citadelle depuis l'extérieur de Cuzco, le nombre de visiteurs s'élève en moyenne à 6 000 par jour. Dans la ville inca de Chinchero, à l'embouchure de la vallée menant au Machu Picchu, un aéroport international est pourtant en développement pour faciliter l'accès au site. Et malgré les protestations des archéologues et de la population locale, le gouvernement a sorti les bulldozers, alors même que cette construction menacera un site archéologique vierge connu comme la porte de la vallée sacrée...
L'alternative : Le Pérou regorge de destinations sous-estimées, de la forteresse pré-inca de Kuélap au nord jusqu'aux lignes Nazca du désert d'Atacama. Si vous voulez voir le centre de l'empire inca, cependant, passez du temps dans la Vallée Sacrée, que la majorité des touristes traversent directement sur leur chemin vers le Machu Picchu. Outre les dizaines de temples, de fermes et de salines anciennes, vous pouvez aussi visiter et soutenir la ville au centre de la lutte contre l'aéroport. Chinchero abrite les vestiges d'un domaine royal inaltéré vieux de 500 ans, des aqueducs en activité et des terres agricoles en terrasses datant de l'apogée de l'Empire inca. C'est aussi le berceau d'une communauté de tissage florissante.
Mont Fuji, Japon

Il y a deux ans, Japan Today déclarait que le Mont Fuji était "au point de rupture". Depuis 2013, l'escalade se limite à une brève fenêtre à la fin de l'été pour protéger les touristes non préparés aux caprices du temps. Cela signifie que des centaines de milliers de personnes s'entassent sur la montagne en une poignée de week-ends. Comme pour Uluru, cela a entraîné des problèmes prévisibles : sacs en plastique de crottes jetés à l'extérieur du sentier et embouteillages vers le sommet.
L'alternative : Le Mont Fuji, contrairement à beaucoup d'autres endroits sur cette liste, est sacré en grande partie parce que c'est une destination d'escalade. Depuis les années 1600, les pèlerins religieux se rendent à pied des temples de la base pour admirer le lever du soleil depuis le sommet. La clé est ici de grimper respectueusement. Pour commencer, visitez un jour de semaine, lorsque la foule diminue. Pour le Fujisan World Heritage Council, l'ascension du sommet "devrait être accompagnée d'une nuitée ou d'un court séjour dans une cabane de montagne sur le chemin", par opposition à une course directe vers le sommet puis une descente en une seule journée. Le but, dit le Conseil, est de préserver ces anciennes pratiques de pèlerinage. Alors grimpez, mais visitez aussi un sanctuaire à la base, arrêtez-vous dans les refuges sur la route, et traitez la montagne non seulement comme un sommet à visiter mais aussi comme une tradition à laquelle participer.
Angkor Wat, Cambodge

L'immense temple fait face aux mêmes menaces que d'autres sites religieux populaires de la région. Depuis que les ruines ont été inscrites au patrimoine mondial de l'Unesco au début des années 1990, la ville de Siem Reap a explosé en popularité. Près de 3 millions de touristes ont afflué dans la région en 2018, soit environ un tiers de tous les visiteurs du Cambodge. Alors que le site du temple lui-même est protégé par des règles strictes sur où marcher et ce qu'il faut toucher, l'affluence massive a eu un impact négatif sur la région. Selon un rapport de l'Unesco, les hôtels et autres entreprises touristiques ont creusé illégalement les nappes phréatiques via des milliers de puits illégaux, aspirant des dizaines de milliers de litres par jour, provoquant l'effondrement du sol sablonneux, menaçant à la fois la ville et Angkor Wat elle-même. En d'autres termes, le site pourrait bientôt commencer à couler.
L'alternative : Malheureusement, de nombreux sites populaires de temples en Asie du Sud-Est sont confrontés à des menaces similaires de surtourisme et de mauvaise gestion. Le Triangle culturel du Sri Lanka, en revanche, est moins visité et construit pour accueillir les pèlerins et les moines du pays. Anuradhapura et Polonnaruwa, qui furent autrefois les capitales des royaumes sri-lankais, abritent des temples finement sculptés, des stupas historiques et des systèmes complexes d'aqueducs et de réservoirs remontant à des milliers d'années. Entre les deux villes se trouve Sigiriye, un morceau de roche nue abritant un ancien palais sculpté dans son sommet. Certains endroits, comme le temple d'Anuradhapura sont des lieux de culte actifs, et vous devrez respecter les pratiques locales, y compris vous couvrir les épaules et les genoux et porter du blanc.
Mont Rushmore, États-Unis

En matière de monument commémoratif national controversé, le Mont Rushmore et ses visages présidentiels se posent là. D'abord, il a été sculpté par un suprémaciste blanc qui le considérait explicitement comme le monument d'une Amérique coloniale, expansionniste et anglo-saxonne. L'histoire est particulièrement troublante si l'on considère son emplacement : les Black Hills du Dakota du Sud. Sacrée pour plus de 20 nations autochtones pendant des milliers d'années, la région avait été placée sous contrôle autochtone par le traité de Fort Laramie de 1868. Mais six ans plus tard, quelques prospecteurs découvraient de l'or dans un ruisseau de Black Hills. Dans la ruée qui a suivi, les États-Unis ont lancé une guerre génocidaire contre les Lakotas et d'autres nations pour contrôler les richesses minérales de la région. Jusqu'aux années 1970, il était interdit aux communautés autochtones d'organiser des cérémonies religieuses dans leurs sites sacrés et, à ce jour, l'extraction des ressources et le développement du tourisme continuent de perturber ces pratiques. Le mont Rushmore est ainsi pour beaucoup un rappel accablant de ce traité rompu et des massacres qui ont suivi, littéralement sculptés sur une chaîne de montagnes sacrées.
Alternative : Il n'y a pas vraiment de substitut comparable au mont Rushmore, et il est difficile de trouver des endroits qui racontent l'histoire autochtone de la région. Le parc Bear Butte State Park, dans le nord-est des Black Hills, est considéré comme un succès. Sa montagne est un important lieu de pèlerinage et de prière pour un certain nombre de cultures, dont les Lakota, les Cheyennes du Nord et les Arapaho. Jim Jandreau, gestionnaire du parc, cherche activement à obtenir les commentaires des collectivités autochtones environnantes pour gérer la zone, ce qui signifie donner aux visiteurs religieux un accès facilité et être franc avec les touristes au sujet de l'histoire complexe de la montagne.
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