L’ICE, l’indésirable invité des JO de Milan-Cortina 2026

Milano Cortina 2026

Le samedi 25 janvier, une information publiée par la presse italienne met le feu aux poudres : des agents de l’ICE, la police américaine de l’immigration connue pour sa violence, participeraient à la sécurité des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026. En quelques heures, la polémique enfle, entre démentis, déclarations contradictoires et pétitions citoyennes. Qui viendrait réellement en Italie, pour faire quoi, est-ce légal, et pourquoi cette présence suscite-t-elle autant d’inquiétudes ? Décryptage.

Tout est parti d’un acronyme. Trois lettres — ICE — suffisantes, en Italie, pour déclencher une tempête politique et médiatique à quelques jours de l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026. Selon plusieurs médias italiens et internationaux, l’agence américaine Immigration and Customs Enforcement (ICE)a confirmé que certains de ses agents participeraient au dispositif de sécurité entourant la délégation américaine pendant les Jeux. Immédiatement, l’information a suscité stupeur, incompréhension et colère, tant l’ICE est aujourd’hui associée, dans l’opinion publique européenne, aux violences de la politique migratoire américaine récente.

Face à l’emballement, les autorités italiennes ont maladroitement tenté de recadrer : il ne s’agirait pas d’opérations de police de l’immigration, mais d’un appui technique et discret, assuré par une branche spécifique de l’agence, sous autorité italienne, dit-on… une distinction qui peine à convaincre dans le contexte actuel.

Comment l’affaire a-t-elle éclaté ?

Tout a commencé avec une enquête publiée par Il Fatto Quotidiano. Le quotidien italien affirme qu’un porte-parole de l’ICE a confirmé la présence de ses agents lors des Jeux d’hiver, pour assister les services de sécurité américains chargés de protéger les athlètes et les responsables politiques des États-Unis. 

L’information est ensuite reprise par la presse italienne, puis internationale. Notamment par Le Monde, qui cite la journaliste italienne Stefania Maurizi, à l’origine du scoop: « Ayant étudié les documents anciens de WikiLeaks par le passé, je savais que l’ICE pouvait être déployée lors de grands événements sportifs, au sein du dispositif de sécurité censé protéger les athlètes américains. Toutefois, je ne m’attendais pas à ce que l’agence me confirme la présence de ses hommes dans le cadre des Jeux olympiques de Milan et Cortina, étant donné l’image catastrophique qu’elle donne d’elle-même à Minneapolis. » 

Cette révélation intervient dans un contexte explosif : le même jour, aux États-Unis, la mort d’Alex Pretti, tué lors d’une intervention d’une autre agence fédérale de l’immigration, ravive les critiques sur les méthodes employées par les forces migratoires américaines. En Italie, le rapprochement est immédiat dans l’opinion publique et chez les responsables politiques de l’opposition. Ajoutons les déclarations contradictoires émanant des proches du gouvernement, affolés,, notamment en Lombardie, où des responsables régionaux ont d’abord semblé confirmer une présence active de l’ICE… avant de se rétracter. Et on comprend que l’Italie soit au bord de la crise de nerfs.

Quelle est la position du gouvernement de Giorgia Meloni ?

Officiellement, l’exécutif italien cherche à calmer le jeu. Le ministre de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, se veut rassurant, forcément, et affirme qu’« il est certain que l’ICE n’opérera pas sur le territoire national italien » et que la sécurité des Jeux relève exclusivement des forces de l’ordre italiennes.

Dans le même temps, le gouvernement rappelle qu’il est courant, lors de grands événements internationaux, que les délégations étrangères soient accompagnées de leurs propres services de sécurité, à condition que ceux-ci n’exercent aucune prérogative policière sur le sol italien. Une ligne de crête diplomatique difficile à tenir face à la pression médiatique, et surtout peu crédible quand en Italie même on s’inquiète que le pays soit à la botte des Etats-Unis. Et donc peu capable de contrôler ICE sur son propre territoire.

Quelle est la vocation de l’ICE, et comment l’agence a évolué ?

Pour comprendre les ambiguités sur lesquelles jouent aujourd’hui Washington et Rome, il faut rappeler que l’ICE, créée après les attentats du 11 septembre 2001, est structurée autour de plusieurs branches. La plus connue est Enforcement and Removal Operations (ERO), chargée des arrestations et expulsions de migrants aux États-Unis. C’est cette branche, très violente, qui concentre à juste titre l’essentiel des critiques ces derniers mois.

Mais l’agence comprend aussi le Homeland Security Investigations (HSI), une unité spécialisée dans la lutte contre les crimes transnationaux. A savoir le trafic d’êtres humains, de stupéfiants, de biens culturels ou fraude internationale. Les agents HSI sont présents dans de nombreux pays, souvent rattachés aux ambassades américaines, notamment celle installée à Rome.

Or, selon l’Associated Press, ces dernières années, la frontière entre les missions de HSI et celles d’ERO s’est toutefois estompée, les deux branches travaillant plus étroitement ensemble dans le cadre de la politique migratoire américaine. Ce qui n’est pas pour rassurer les Italiens.

Officiellement, que ferait l’ICE pendant les Jeux ?

D’après les déclarations du Département américain de la Sécurité intérieure et les précisions rapportées par l’Associated Press, les agents concernés travailleraient exclusivement dans un rôle de soutien, depuis des bureaux ou depuis le consulat américain à Milan. Leur mission serait d’« évaluer et atténuer les risques liés aux organisations criminelles transnationales », en appui au Diplomatic Security Service du Département d’État américain, sans contact direct avec le public ni opérations de maintien de l’ordre.

Pourquoi certains affirment que l’ICE est « déjà » en Italie ?

Parce que c’est partiellement vrai. Des agents de HSI sont présents de longue date en Italie, comme dans plus de cinquante pays, rattachés aux ambassades américaines. Leur rôle consiste à coopérer avec les autorités locales sur des dossiers criminels transnationaux. Ce qui changent dans le cas des Jeux olympiques de Milan-Cortina, c’est la visibilité politique de cette présence, jusque-là largement inconnue du grand public, et surtout les récentes violences causées par les troupes de ICE,  à l’origine notamment de la mort de deux participants à des manifestations pacifiques.

L’Italie peut-elle interdire aux États-Unis de faire appel à l’ICE ?

Sur le plan juridique et diplomatique, la marge de manœuvre italienne est limitée. Les autorités italiennes peuvent refuser toute opération policière étrangère sur leur territoire — ce qu’elles affirment déjà — mais elles ne peuvent pas décider seules de la composition interne des dispositifs de sécurité des délégations étrangères. C’est précisément cette zone grise — entre présence diplomatique, coordination sécuritaire et perception publique — qui alimente la controverse et laisse un champ d’action aux Etats-Unis.

Comment s’organise l’opposition en Italie ?

Depuis que l’information a fuité, la contestation s’exprime sur plusieurs fronts en Italie.
Sur le plan institutionnel, le maire de Milan, Giuseppe Sala, a immédiatement adopté une ligne très dure : « Je ne voudrais absolument pas que ce corps de police vienne ici. C’est un corps qui agit dans une totale illégalité et qui tue », a-t-il déclaré sur RTL 102.5.

En parallèle, plusieurs partis d’opposition, dont le Parti démocrate et la gauche radicale, réclament un débat parlementaire. À gauche, Nicola Fratoianni (Sinistra Italiana) a qualifié l’ICE de « squadracce », un terme historiquement associé aux milices fascistes.

Côté citoyens, la mobilisation prend la forme de pétitions en ligne. Au 28 janvier 2026, les différentes initiatives sur Change.org totalisent plus de 32 000 signatures, tandis qu’une pétition portée par des partis d’opposition sur Mettilafirma.it appelle explicitement à interdire l’entrée des agents de l’ICE en Italie pendant les Jeux.

Pourquoi cette affaire inquiète au-delà des Jeux ?

L’inquiétude ne tient pas seulement à la présence annoncée de quelques agents. Elle tient aux discours contradictoires qu’elle révèle au sommet de l’État italien. D’un côté, le ministre de l’Intérieur italien, Matteo Piantedosi, affirme que les méthodes attribuées à l’ICE « ne font pas partie de notre bagage professionnel et culturel dans la gestion de l’ordre public et de la sécurité ». 

De l’autre, le même ministre est cité par L’Indipendente tenant un discours plus ambigu, expliquant que « chaque occasion est bonne pour tester des méthodes, des technologies et autres dispositifs », en évoquant la coopération sécuritaire internationale. On aura compris que celles de ICE pourraient être intéressantes à observer sur le terrain italien.

Surtout, Le Monde rapporte qu’en décembre 2025, lors d’un échange privé auquel le journal a assisté, un parlementaire du parti de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia, a exprimé son admiration pour l’action de ces agents à Chicago, allant jusqu’à souhaiter des offensives similaires à l’avenir en Italie. Ce n’est jamais que l’opinion personnelle d’un parlementaire, certes, mais elle en dit long sur ce que beaucoup semblent penser tout bas parmi les proches de Meloni.

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