Première femme à relier la Méditerranée à l’Atlantique en stand up paddle (SUP), première aussi à explorer le Groenland debout sur une planche, et pourtant, son nom reste discret. Ingrid Ulrich, aventurière polaire, pionnière du SUP d’exploration, survivante de violences conjugales et d’un cancer du sein, trace depuis plus de dix ans une trajectoire hors normes. Portrait d’une femme qui rame à contre-courant.

« Gamine, j’ai toujours voulu partir à l’aventure. Je prenais mon petit BMX, je partais à la journée. Mes parents ne savaient pas trop où j’étais. Je baroudais un peu partout. » Chez Ingrid, le goût du large est ancien. Monitrice de planche à voile, surfeuse, cette ardennaise de 49 ans, cultive tôt une relation instinctive à la planche, comme une prémonition de ce qui deviendra, plus tard, son moyen d’exploration privilégié. Mais dix ans de violences conjugales enferment cette pulsion d’évasion. Sous emprise, toute liberté lui est confisquée, le sport lui est interdit. « Je vivais sur une péniche avec mon mari. De temps en temps, je voyais passer des gens debout sur une planche, avec une pagaie. Je les voyais tellement heureux sur l'eau… Ils étaient toujours en train de rigoler, de s'amuser entre eux. J’étais assise devant mon ordinateur, et j’avais repéré des cours pas loin, mais je ne pouvais pas y aller, c'était impossible pour moi à ce moment-là. Et je me suis dit : le jour où j'arrive à sortir de cette histoire, je ferai du stand-up paddle. Et c'est ce que j'ai fait. »
Ramer pour reprendre pied
Ce rêve lui trotte dans la tête pendant quatre ans, jusqu’au jour où elle parvient à s’enfuir avec ses deux filles. En 2013, Ingrid découvre alors ce sport qui, très vite, dépassera le cadre du loisir. Elle enchaîne les compétitions, monte sur les podiums, avale les kilomètres.
C'est à ce moment-là qu'une rencontre agit comme un déclic : un homme engagé dans la traversée intégrale du canal du Midi. Son projet fait écho à quelque chose de plus vaste chez Ingrid : « J’aimerais bien, moi aussi, ramer longtemps, dormir sous la tente, avancer au fil de l’eau », se dit-elle. Alors que son ami devra renoncer pour raisons professionnelles, Ingrid décide de partir seule. Une première aventure, relier la Méditerranée à l’Atlantique, de Palavas-les-Flots à Royan, en longeant le canal du Midi et la Garonne. Au total, 600 kilomètres, en neuf jours et demi. Elle devient la première femme à rallier les deux mers en SUP, et établit au passage un record de vitesse, record qui tient toujours, tient-elle à préciser ! Mais l’enjeu dépasse largement la performance. « L’objectif n’était pas le chrono. C’était de montrer aux femmes qui ont vécu les violences conjugales qu’on peut s’en sortir. Qu’on peut, en tant que femmes, partir seules et aller au bout de ses projets. »
Se frayer une place en tant que femme
Sur les lignes de départ, Ingrid comprend vite qu’il faudra aussi composer avec les regards machistes. Sur la Dordogne Intégrale, une course en SUP de 130 kilomètres, les remarques fusent avant même le coup d’envoi : C’est super long, tu es une femme, tu n'y arriveras pas, tu vas être derrière, tu vas abandonner. « Finalement, ils m'ont surtout mis la niaque ». Elle boucle l’épreuve en tête des féminines, devant plusieurs concurrents masculins. Même scepticisme à l’annonce de son projet groenlandais. Loin de la décourager, ces mises en garde nourrissent sa détermination. « Je voulais justement faire passer le message opposé. »
Son idée ? Longer la côte ouest du Groenland et ramer au cœur des fjords jusqu’à la baie de Disko, au-delà des 70° Nord. Du jamais fait par une femme sur un paddle. Mais Ingrid ne part pas sur un coup de tête. Pendant des mois, elle s’entraîne, affine sa logistique, teste son matériel. Elle part une première fois en Islande, naviguer sur des lacs glaciaires jonchés d’icebergs, « des tout petits, comparés à ceux du Groenland ». Une mise à l’épreuve décisive, qui confirme ce qu’elle pressent : seule, elle se débrouille très bien.
Mais en mars 2017, alors que tout est prêt, le diagnostic tombe : Ingrid est atteinte d’un cancer du sein. L’expédition, entièrement autofinancée, tombe à l’eau. Elle est opérée du premier sein, puis du deuxième. S’ensuivent une quinzaine de séances de chimiothérapie, plus de trente de radiothérapie, et plus de dix opérations de reconstruction. « Ça a été très long. » C’est la communauté du stand up paddle qui, grâce à une cagnotte relayée dans le milieu, permettra à l’aventure de reprendre, un an plus tard. Une « Ça a été l’un de plus beaux moments de ma vie, rappelle-t-elle avec émotion. Toute la communauté a répondu présent et a donné à la hauteur de ce qu’il pouvait.»
Cap vers les fjords groenlandais
En 2018, le grand départ est annoncé. Avec un stand up-paddle spécial Arctique conçu sur mesure, renforcé de plusieurs épaisseurs et équipé de points d’attache pour ses sacs d’expédition, Ingrid détourne ce qui est d’ordinaire un objet de loisir en véritable moyen d’exploration. Une planche, parfaitement adapté aux conditions extrêmes, développée avec la marque Gong, qui l’accompagne depuis ses premières aventures.




Au Groenland, chaque journée s’écrit au présent. « Tout dépend de la météo, de l’état de la mer, du passage des icebergs. Un iceberg peut vite être dangereux : s’il se casse, il peut se retourner ou s’éclater. Des blocs peuvent jaillir du fond de l’eau et perforer mon paddle ou me blesser grièvement. Il faut maintenir des distances de sécurité, savoir lire les nuages, observer les reliefs, et rester très attentif à tout ce qui m’entoure. »
« Quand je rame, je ne pense à rien d’autre qu’à mon expédition. Toutes les histoires de factures, de divorce, même de maladie restent loin. »
Mais le cancer n’est jamais bien loin. L’opération lui a retiré la chaîne ganglionnaire du bras droit, ce qui l’oblige à éviter toute compression prolongée. Difficile lorsqu’on porte une combinaison étanche. À force de pagayer, un œdème apparaît à la main. « J’ai dû ouvrir le poignet de ma combinaison. Il ne fallait surtout pas que je tombe à l’eau. À cette température (proche de zéro degré) en quinze minutes, c'est fini. »
Avec cet exploit, Ingrid devient la première femme à parcourir le Groenland en SUP. Même si, elle insiste, « les Groenlandais, qui vivent là depuis des siècles, ont parcouru ces fjords en kayak et on n’en fait pas tout un flan. » Pour elle, il n’est pas question de découvrir de nouvelles terres : « Les grands explorateurs sont déjà passés avant moi. Tout a été quasiment exploré. Moi, je repasse juste dans ces lieux, mais debout sur mon paddle. »
Un voyage qui l’a profondément marquée, au point qu’elle y retourne chaque année, en tant que guide polaire en SUP et en kayak pour Terres Oubliées ou sur d’autres expéditions solo. À terme, elle prévoit de s’y installer, dans une petite cabane bleue qu’elle construit elle-même. « La vie est plus belle et plus douce là-bas », confie-t-elle. La grandeur des paysages, les baleines, les icebergs... Il y a un silence incroyable, presque irréel, une lumière changeante sur 24 heures qu'on n'a nulle part ailleurs. Et puis, il y a les habitants. Leur façon de vivre, de penser, de vivre en communauté : c’est une véritable passion d’apprendre et d’échanger avec eux. Le Groenland reste tellement vaste… je n’en ai pas encore fait le tour. »

Parallèlement à ses expéditions, Ingrid a fondé l’association Au-delà de l’océan, qui propose des séances gratuites de standup paddle en milieu naturel pour « redonner goût à la vie » à toutes les femmes atteintes du cancer du sein.
Son histoire, elle a eu envie de la raconter dans un livre, Une vie presque ordinaire ou l’art de se relever, dans lequel elle revient sur sa reconstruction, après avoir traversé violences conjugales et cancer, grâce au sport et à l’aventure. Le livre est en vente dès maintenant et vous pouvez vous le procurer en envoyant un message à Ingrid Ulrich via Facebook, par mail: gridulrich@hotmail.com ou sur Leetchi.
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