Un an déjà que Mélodie Cauffet, jeune randonneuse de 25 ans, est décédée à la suite d’un accident de chasse. Triste anniversaire rappelant que depuis, la liste des victimes d’un tir « malencontreux » s’allonge, sans que la législation ne change fondamentalement. Pourtant, les Français sont de plus en plus nombreux à élever la voix. En tête, Mila Sanchez, co-fondatrice avec trois amies d'« Un jour un chasseur », un collectif bien déterminé à faire bouger les lignes. Aussi bien sur les réseaux sociaux qu’au Sénat.
Le 19 février 2022, il y a maintenant un an, une jeune femme de 25 ans, Mélodie Cauffet, est tuée par "une balle perdue" dans le Cantal, à Cassaniouze. Décrite par un voisin comme "une femme discrète, qui travaillait dans un magasin de bricolage, gentille et serviable", elle n’avait qu’un tort : se promener sur un sentier de randonnée balisé avec son compagnon au moment des faits et surtout… en pleine période de chasse ! La responsable du coup de feu, une adolescente de 17 ans, participait à une battue aux sangliers débutée dans l’Aveyron, département voisin. À notre connaissance, aucune date de procès n’a encore été fixée à ce jour.
Ironie du sort, à seulement 77 kilomètres de là, à Calvignac, dans le Lot, près de deux ans plus tôt, le 2 décembre 2020, Morgan Keane, perdait la vie d’une balle dans le thorax, alors qu’il coupait du bois avec une tronçonneuse dans son jardin, en plein confinement. Un chasseur avait pris ce jeune homme de 25 ans pour un sanglier. Le responsable ne sera condamné qu'à deux ans de prison avec sursis. Devenu aujourd’hui le symbole des accidents liés à la chasse, le drame a inspiré quatre amies, Léa Jaillard, Zoé Monchecourt, Audrey Tindilière et Mila Sanchez, à venir ébranler le lobby de la chasse.

Enfant des Causses du Quercy, Mila Sanchez, 27 ans, doctorante en géographie au Pays de Galles, a fait de ce drame personnel une force, un combat d’une vie pour que son ami, Morgan, ne soit pas décédé en vain. "Quand il est mort, les gens autour de nous, des voisins, des copains, ne semblaient pas surpris" se souvient Mila. "Tous avaient une anecdote avec un chasseur à raconter".
Six jours après le décès de Morgan, le 7 décembre 2020, elle lance, avec trois amies, Léa Jaillard, Zoé Monchecourt et Audrey Tindilière, un appel à témoignages. "Face à toutes ces langues qui se déliaient, on s’est dit qu'on allait collecter des paroles au niveau local, pour faire un état des lieux de la chasse dans le Lot" raconte la jeune femme. "On avait toujours vécu à la campagne, avec les chasseurs, mais on ne s'était jamais dit qu’un pareil accident pouvait vraiment arriver. Aucune d’entre nous n’était militante ou avait la moindre opinion sur la chasse, on n’y connaissait rien. C’est pourquoi on a simplement lancé une boîte mail 'Un jour un chasseur', seulement partagée sur nos comptes Facebook privés. Mais ça a été tellement repartagé que l’on a reçu des messages provenant de toute la France. C’est là où l’on s’est dit que ce n’était pas qu’un problème local. Mais national. Il fallait que l’on aille plus loin. On a donc décidé de partager cette parole, et d’agir au niveau politique".

Naît alors le collectif "Un jour un chasseur" dont le but est de diffuser des témoignages, sur Instagram notamment. "On y apporte également un soutien aux victimes de la chasse, en répondant à leur message, en les guidant dans leurs démarches" détaille Mila. Certains chasseurs essaieront par la suite, début 2021 par exemple, de les décrédibiliser en envoyant de faux témoignages. "On a en eu reçu trois" explique la jeune femme. "Mais tous étaient tellement cohérents par rapport à ce que l’on recevait par ailleurs […]. Le but de la libération de la parole, c’est de dire aux victimes qu’on les croit. D’où notre publication. […] Mais les chasseurs ont utilisé ça contre nous en disant qu'on mentait. Sauf que ça les a plus décrédibilisés qu’autre chose, aux yeux de notre communauté en tous cas. Car sous les posts des faux témoignages, plein de gens commentaient avec le récit de leur propre expérience".
Des réseaux sociaux au Sénat
Les mois passent, la lutte des jeunes femmes continue… jusqu’au Sénat. Tout commence avec une pétition, "Morts, violences et abus liés à la chasse : plus jamais ça !", lancée en septembre 2021 par le collectif "Un jour un chasseur". Objectif : recueillir 100 000 signatures en six mois pour que leurs propositions soient examinées. Deux mois auront suffi. "120 000 internautes ont apporté leur soutien aux revendications en faveur d’un encadrement plus sévère de la chasse et de la délivrance des permis" détaille Public Sénat. Une mission d’information a donc été ouverte.

Le 7 décembre 2021, "durant près d’une heure, Mila Sanchez, à l’origine de la pétition, et son amie, Léa Jaillard, cofondatrice du collectif 'Un jour un chasseur' confient au Sénat leur histoire personnelle, avec la disparition de Morgan Keane" rapporte le média. "Elles relayent surtout beaucoup de témoignages douloureux, compilés ou recueillis par leur association. Depuis un an, le collectif affirme recevoir 'une vingtaine de témoignages' chaque jour de personnes qui partagent leur sentiment d’insécurité face aux pratiques de la chasse ou qui ont été confrontées à des situations à risque. […] À chacune de leurs interventions, l’émotion transparaît, mêlée d’un sentiment de révolte".
La mesure phare du collectif ? L’instauration de deux journées sans chasse par semaine, le mercredi et le dimanche. Une revendication qui rejoint le conclusions d'un sondage Ifop, réalisé en novembre 2021 : 69 % des Français s'y disaient favorables à une proposition de Yannick Jadot (Europe Écologie-Les Verts) d’interdire la pratique de la chasse pendant les week-ends et les vacances. "Les deux militantes demandent également une distance de sécurité minimale pour éloigner la chasse des habitations ou des routes" poursuit Public Sénat. "Ou encore davantage de contrôles dans l’octroi des permis ou des armes".
À l’automne suivant, en 2022, le rapport du Sénat tombe : aucune de leurs mesures visant à sécuriser la pratique de la chasse n’y figure. Décevant pour les jeunes femmes. Mais elles ne comptent pas s’arrêter là.

"Les chasseurs sont considérés comme faisant quelque chose relevant de l'intérêt général"
Régulièrement en contact avec les familles et les amis des victimes, dont les proches de Mélodie Cauffet, Mila et les membres de "Un jour un chasseur" ont ainsi lancé un "recours à la cour des comptes sur les financements publics des fédérations de chasse pour savoir si l’argent de l’Etat était utilisé dans le but de l’intérêt général […]", explique-t-elle. " On pense que si rien ne change malgré les accidents, c’est en partie parce que les chasseurs sont considérés comme faisant quelque chose relevant de l'intérêt général. À ce titre, ils touchent des financements. Ce que l’on essaie de voir, c’est si c’est vraiment le cas. Sont-ils vraiment utiles pour la régulation ? N’y a-t-il pas d’autres alternatives ? Moins dangereuses, moins chères et plus efficaces. Par exemple, l’engrillagement des cultures ou encore la professionnalisation de la chasse. Dans le canton de Genève notamment, là où la chasse est interdite, des professionnels tirent sur des sangliers, à certains moments de l’année prédéfinis. Pas dans un cadre festif, de loisir ou amateur mais pour simplement réguler les bêtes".
En parallèle, "Un jour un chasseur" tente de communiquer avec les fédérations de sports de pleine nature. "Mais ça ne donne absolument rien", déplore Mila. "On nous dit qu’interdire la chasse un jour par semaine mènerait à avoir des jours sans cavalier, sans VTT, sans randonneurs. C’est totalement fallacieux parce que dans les pays où la chasse est interdite le dimanche [aux Pays-Bas, par exemple, ndlr], ce n’est pas le cas puisqu’ils ne représentent pas un danger de sécurité publique".
7 chiffres clés issus du livre "Chasser tue (aussi) des humains" par "Un jour, un chasseur"
Pour que le nom de Morgan et de toutes les victimes de la chasse continue de résonner et dans le but de faire bouger les lignes, les membres du collectif "Un jour, un chasseur" ont publié fin 2022 "Chasser tue (aussi) des humains". On y retrouve des témoignages mais aussi des moyens d’agir. A savoir 5 réformes urgentes, un petit guide pour "démonter les arguments des chasseurs" et une boîte à outils pour interdire la chasse sur son terrain, rapporter des effractions ou encore trouver les dates d’ouverture et de fermeture de la chasse dans sa commune.
- Seul 1 français sur 5 est favorable à la chasse.
- 71% des Français ne se sentent pas en sécurité lorsqu’ils se promènent dans la nature en période de chasse.
- 3⁄4 des Français habitant à proximité d’une zone de chasse déclarent avoir déjà évité de se promener en forêt ou dans certaines zones par peur d’un accident de chasse.
- 3403 accidents de chasse, dont la mort de 428 personnes, ont eu lieu entre 1999 et 2021.
- Plus de 60 % des accidents de chasse ont lieu le dimanche.
- 91 espèces d’animaux, dont 64 espèces d’oiseaux, peuvent être chassées en France (le record européen !).
- 1/3 des oiseaux chassables en France figurent sur la liste rouge des espèces menacées.
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