Hallucinations, hypothermie, déshydratation, quel coureur n'a pas, un jour ou l'autre, vécu l'une des nombreuses joies de l'ultra? A l'heure où les participants à ces courses hors normes sont de plus en plus nombreux, la question de l'assistance surgit de manière récurrente.
En première ligne: l'organisation médicale Exile Medics, spécialisée dans les événements sportifs extrêmes. Sans elle, les finishers seraient nettement moins nombreux.
Au troisième jour de l’Ultra Gobi ; un trail de 400 kilomètres se déroulant fin septembre au milieu du vaste désert chinois, l'élite britannique Nathan Montague a vécu un épisode hallucinatoire. Il avait déjà parcouru plus de 200 kilomètres, quand le parcours boueux au milieu d’une vallée asséchée qu'il traversait s'est soudain transformé en un grand parking d'aéroport, rempli de voitures. Quelqu’un, sans doute un gardien, l’informe alors qu’il lui faut rendre son véhicule de location. Mais garé trop loin, le coureur demande à l’employé s'il peut le rapporter pour lui. Encore un peu plus confus, il met la main à sa poche et ne retrouve plus ses clefs. Ne les aurait t-il pas déjà données au gardien ? Puis le parking disparaît, et Nathan Montague se retrouve à nouveau seul au beau milieu du désert avec pour seul horizon le bout du plateau nord tibétain.
La nuit précédente avait elle aussi été compliquée pour lui. Après avoir franchi le point culminant de la course, à plus de 3900 mètres, Nathan Montague avait atteint une station de repos en tremblant de manière incontrôlée. J’étais alors envoyé spécial sur le trail et je dormais dans les campements de journalistes sur les stations de repos avec deux sacs de couchage, les yeux rivés sur ma bouteille d'eau afin de jauger la température – elle pouvait descendre en dessous de zéro la nuit et monter jusqu’à plus de 20 degrés en journée. Lorsque le coureur anglais est arrivé ce jour-là, la bouteille d’eau à côté de mon oreiller était complètement gelée. Un des médecins de garde à la station m’a réveillé pour me demander mon sac de couchage supplémentaire car Nathan Montague était en phase d’hypothermie. James Poole, un autre britannique arrivé peu de temps après, semblait préfigurer les mêmes symptômes. Les coureurs en tête de course, arrivés quelques heures plus tôt, présentaient, eux, des signes d’hallucinations.

Ce soir là, les deux jeunes médecins anglais, Rosemary Hartley et Nico Swetenham ont fixé une nouvelle règle : une personne affichant une température corporelle en dessous de 35.5 °C ne serait plus autorisée à reprendre la course (la règle étant passée ensuite à 35°C). Sous la tente de récupération, les coureurs anglais Nathan Montague et James Poole se remettaient doucement dans leurs sacs de couchages, enveloppés dans des jun dayi, ces énormes manteaux verts à col de fourrure style Mao qu’employait autrefois l’armée chinoise. Au bout de quelques heures de repos, leur température corporelle était remontée à un seuil tolérable et les médecins les ont laissés reprendre la course.
16 000 euros la couverture médicale
Après quelques jours passés sur le trail, il semblait totalement impossible d’imaginer le bon déroulement d'un tel événement sans la présence des médecins d’Exile Medics; une organisation britannique fondée en 2009 fournissant des soins médicaux à travers le monde pour des événements sportifs basés dans des zones isolées.
Xingzhi Exploring ; l’organisateur chinois de l’Ultra Trail de Gobi avait été chargé par les autorités locales de recruter une équipe médicale spécialisée. Coût: 16 000 euros. Un énorme investissement par rapport à ce que rapporte ce type d’événement. Ce qui soulève une problématique nouvelle à laquelle se trouvent confrontées les grandes courses mondiales. Il est encore uniquement du ressort des organisateurs de juger de l'opportunité de mettre en place un service médical adapté lors des courses, alors qu'elles sont devenues extrêmement populaires. Quel niveau de sécurité apporter et jusqu’où aller dans l’assistance médicale restent des questions en suspens.
« En fait, ce n’est pas vraiment bon pour le corps» m’a ainsi glissé un jour le coureur américain Mike Wardian, en se référant aux courses faisant plus de 160 kilomètres.
Dans un cadre où dépasser ses limites est souvent l’enjeu, il n’est pas simple pour les équipes organisatrices d’estimer le support médical approprié. Pendant les compétitions, les coureurs expérimentent (et acceptent les potentiels risques) d’un grand nombre de challenges sur le plan de leur santé, cela va de la simple ampoule au pied à l’hypothermie ou l’insolation. Ces derniers temps, on a même vu quelques décès sur certains grands trails. Karl Hoagland, directeur de la publication du magazine UltraRunning, suit depuis quelques décennies les statistiques des ultras. Selon ses données, on comptait 30 000 finalistes en 2008 contre 110 000 en 2017. Compte-tenu du formidable engouement pour ce type de courses et l'arrivée de davantage de novices, la question du soutien médical est plus que jamais d'actualité, d'autant qu’il n’y a toujours pas de réglementation internationale en la matière.
Tout réguler, vraiment?
« Je ne crois pas qu’il y ait de standard en la matière", s’interroge Krissy Moelh - 17 ans d'expérience en tant que coureuse - qui vient d'organiser sa première course. "C’est un sport en pleine expansion, de nouvelles règles se mettent progressivement en place touchant plusieurs aspects de l'organisation. Mais quel est l'organisme qui serait habilité à les imposer ? L'assistance médicale est un point à régler parmi d’autres. »
Le journaliste Karl Hoagland abonde en ce sens : « je ne connais pas de véritable standard de soins pour les coureurs d'ultra». Et de rappeler que la notion d'aventure en autonomie est au coeur de l'ultra. Une notion qui pourrait être altérée par une médicalisation à outrance des courses. Dans ce type d'épreuve, on attend des coureurs qu’ils fassent preuve d’auto-régulation, de décider quand se reposer, manger ou demander de l’aide, venant parfois d’autres coureurs. « L'Etat-protecteur régule déjà nos vies quotidiennes, ces courses sont une bouffée d’oxygène à cet égard", renchérit Karl Hoagland. "Vouloir apporter une aide médicale pro-active, qui sur-informe et vient s’immiscer dans les courses longue distance, n’est ni vraiment réalisable ni même prudent. Cela revient à tuer l’esprit même de ce sport »
La plupart des athlètes rencontrés partagent ce sentiment, avec quelques réserves néanmoins. Nathan Montague, par exemple, considère qu’il faut laisser l'athlète faire ses choix jusqu’au point où son état ne lui permet plus de prendre une décision par lui-même. A ce moment là, une supervision médicale peut prendre le relais, offrant ainsi un filet de sécurité, sans pour autant écarter l'expérience de la douleur qui fait partie intégrante de l'ultra.
« En tant que coureurs de longue distance", poursuit-il, " nous repoussons sans cesse nos limites. Mais il peut arriver qu’un jour, elles soient plus fragiles qu’un autre. » Exile Medics tente de jouer avec cette frontière invisible en respectant le désir des coureurs de toujours aller plus loin tout en leur évitant des prises de risque inconsidérées.
Impossible de maîtriser tous les dangers
Cela fait maintenant dix ans qu’Exile Medics supervise les soins médicaux lors de grands trails à travers le monde : Chine, Namibie, Costa Rica, Suède, Sierra Leone – en moyenne environ 25 à 30 courses par an. Brett Rocos, fondateur et dirigeant de l’entreprise, explique : « notre expérience nous permet de distinguer rapidement un athlète épuisé par la course d’une personne présentant une réelle détresse vitale.» Reste que les équipes médicales font leur maximum pour laisser les athlètes prendre leurs décisions en évaluant les risques par eux-mêmes. Même en tant que professionnels de la médecine, il est impossible de maîtriser tous les dangers et de s’assurer que les coureurs en sont informés. Si un coureur se borne à continuer malgré des problèmes de santé, dans la majorité des cas, Exile Medics le laisse repartir; sauf si l’affection est extrême, dans le cas d'une hypothermie, par exemple.
Pour le trail de l’Ultra Gobi, Exile Medics est resté sur le même crédo. Nathan Montague m’a d’ailleurs avoué que cette fameuse nuit, il aurait certainement abandonné la course si Exile Medics ne l’avait pas gardé au chaud – un ordre du médecin qu'avec du recul il comprend complètement.
Après la course, j’ai passé beaucoup de temps à interviewer les coureurs sur leurs hallucinations — des conversations que j’ai trouvées dans certains cas assez comiques, je dois l'admettre. De tout évidence, il est apparu que toutes et tous avaient quitté la réalité un temps de la course; nationalité, ethnie ou sexe confondus.
Des pierres se transformant en animaux, de l’art abstrait surgissant dans les nuages, des membres de leur famille apparaissant au milieu de nulle part, des arbustes se changeant en girafes : des visions flirtant souvent avec le surnaturel. Une sorte de trip à l’acide, mais sans drogue. Des expériences détachées de toute réalité que les participants semblaient tous avoir appréciées.
L'utra Gobi? Un chemin de croix
D’un autre côté, il faut reconnaître qu’une course faisant éprouver des sensations aussi extrêmes peut parfois ressembler à une danse un peu trop dangereuse. Samantha Chan, qui a couru plusieurs Ultra Gobi, a ainsi noté une différence fondamentale avec les autres courses dans le désert. Là, on n'est plus dans ce qui peut s'apparenter à une 'randonnée entre amis', selon elle, mais dans un véritable chemin de croix. Pourtant, avec une équipe médicale chevronnée à leur côté, presque 80 pour cent des coureurs ont finalement pu terminer la course.
Karl Hoagland estime que l'ultra va continuer à avoir le vent en poupe, ce qui devrait accentuer la pression sur les organisateurs, les conduisant à adopter plus de supervision médicale.
Reste que pour un sport qui pousse ses athlètes à l’extrême, attendre des organisateurs qu’ils soient tenus pour responsables pour chaque risque médical est un peu paradoxal. « Ce sport devenu extrêmement populaire implique davantage de gens et donc davantage de risques. Les directeurs et organisateurs de ces courses portent davantage de responsabilités à nier ces risques, à ne pas protéger ces individus d’eux-mêmes. Même si, au final, c’est à l’athlète que revient la responsabilité » concède le journaliste.
Jusqu'ici , l’Ultra Gobi semble pour sa part maintenir un équilibre assez juste entre autonomie et protection. A l’issue de la course, avant de repartir, l’équipe d’Exile Medics partageait une bière sur la terrasse de l’hôtel avec quelques athlètes. L’ambiance était détendue et les coureurs échangeaient des anecdotes. Entre hallucinations et expériences de la douleur, ils se remémoraient leurs déboires avec un amusement teinté d’angoisse. Autour de la table, athlètes et médecins partageaient un sentiment d’accomplissement. Pas de regrets, même si l’on pouvait observer la plupart des coureurs tituber lors des allers et venues aux toilettes, sans pouvoir mettre cela sur le compte de la boisson. Nul doute qu'ils s’en remettront très vite.
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